La bande, ma bande, est atypique. Nous nous retrouvons dans Quamarieh, une rue à deux pas de la mosquée des Omeyyades. Nous sommes amis. Un soir d’hiver, juste avant la guerre Abou Abdou jouait du luth, Oud, pour distraire un groupe de boulangers ayant fini leur journée. Je me suis arrêté et ai été apprivoisé. Abou Abdou à le faciès et le physique d’un tueur. Il entraîne une école de street figthing avec son frère Mike, qui a partagé quelques années la vie d’un gang de Chicago, Illinois. Quand il chante, il se métamorphose. On se tait pour écouter sa voix claire vibrer, et faire vibrer les cordes de notre âme. Il est fan de toutes ces vieilles chansons d’amour arabes… et de Mike Brandt ! Souvent nous sommes accueillis sur la terrasse d’Abou Ahmad. La cinquantaine, barbe fleurie, et faculté hors du commun à faire trinquer les verre d’arak. On s’installe sur sa terrasse qui ouvre la nuit sur les minarets des Omeyyades, chandelles sonnant à trois heures du matin l’hallali de notre soirée, et la nécessité de retrouver nos lits. Le lendemain, les taxis qui me conduisent à l’ambassade m’ont intégré à leur parcours. Mes excès nocturnes n’ont pas d’effet sur leur course. Ils me conduisent directement à bon port alors que je m’effondre sur le siège passager, avec ma gueule de bois quotidienne. Sans un mot.

Ibrahim en bas est marchand de tapis. Il parle un anglais approximatif, dont le seul pronom personnel est « she ». C’est un joueur de tric trac « tawoulé » hors pair, un séducteur né et un ami fidèle. Abou Hamza et Abou Younès sont les deux frères qui tiennent la boulangerie. N’étaient-ce leurs barbes et leurs deux fronts dégarnis, on pourrait dire que beaucoup les sépare. L’un est petit et gai, et nous fait part de ses aventures libertines le jour de l’accouchement de sa femme. L’autre est un colosse religieux, sobre de paroles, docte et prompte à s’extasier devant ses poissons ou son perroquet Abboud.  Les garçons de la boulangerie sont des anges d’amabilité, Abdou toujours un peu rêveur et amoureux, Joseph toujours souriant, et Ahmad par qui tout est possible. Il est égyptien et fuit sa vie au fur et à mesure qu’il la perd. Clandestin en Syrie, il a été torturé par la police des pharaons, mafieux en Italie, mis à mort en Grèce, candidat au Jihad en Irak… Nous sommes liés par un de ces pactes de l’amitié que le temps n’effacera pas. Deux étrangers à Damas, deux étrangers qui s’ouvrent l’un à l’autre et qui ont retourné les habitudes d’une parcelle de rue acclimatée depuis des siècles aux gens de passage. Ces amis de Quamarieh sont mon équilibre et ma folie, ma clef intime pour pénétrer la Syrie.