Aymeric Rouillac

Stagiaire commissaire-priseur & Cie

01 juillet 2003

REMERCIEMENTS

A Allah, pour ses coups de pouce,

A René pour ses bons conseils,

A Son Excellence J-F.GIRAULT, Ambassadeur de France Damas,

A P.W.G pour sa clarté,
A Marie-Claude et à Tad, bien sur, pour leur patience.

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30 juin 2003

FLASH BACK : UN JOUR...

Suite à un premier voyage en Novembre 2000, découverte d’un pays schizophrène.

Mouassal fruité ou tabac nature ? Le narguilé est le symbole actuel de la jeunesse syrienne. La mode depuis quelques années est en effet à la pipe à eau. « Et à part ça, qu’est-ce que tu fais après la fac ? - Je fume ! ». La nouvelle génération bousille son temps dans des chimères, fume sa jeunesse à grande bouffées. Un peuple en devenir se consume lentement, faute d’ouverture et de liberté. Il est strictement interdit de parler politique en Syrie. Premier postulat. Toutes nos conversations nous y ramènent. Grande évidence. La grande phrase qui revient toujours en début de conversation c’est « Tout va bien vous savez. Nous sommes heureux de vivre ici. » La chute de chacun des échanges avec des jeunes est sensiblement différente « Tu ne pourrais pas m’aider pour un visa vers la France, s’il te plait ? ». Comme s’il y avait deux Syrie. Une officielle, décorée des portraits du président Assad et de sa famille. Une Syrie qui se porte bien,  l’endroit. Et une autre qui apparaît en grattant les affiches de la première, où règne un grand désespoir et de profondes frustrations, le revers de la pièce.

Je suis tombé amoureux de la Syrie, la beauté des paysages, la chaleur des habitants, la richesse de son patrimoine. Un français à Alep expliquait se heurter à l’incompréhension des Syriens lorsqu’il leur expliquait qu’il voulait vivre ici. Le rêve partagé par toute la nouvelle génération est en effet de s’expatrier en Europe. La plupart des garçons y cherchent d’ailleurs une fiancée. Tu comprends : « Je gagne 10$ pour 6 jours de travail alors que mon oncle, coiffeur au Canada, les gagne en une heure ! » Ici il n’y a pas de système de Sécurité Sociale et les médecins des hôpitaux publics sont si peu payés qu’ils renvoient régulièrement les malades vers leurs propres cliniques privées, seul moyen de mettre du beurre dans les épinards, du tarator dans le hoummos. Si tu es malade et pauvre, seule la charité d’un autre pourra te sauver. L’état syrien n’est pourtant pas dépourvu de ressources, c’est la répartition des dépenses publiques qui est disproportionnée. Alors que 75% du budget est consacré à l’armée et la défense, les parts pour l’éducation et de la santé sont quasi symboliques.

La jeunesse syrienne n’est pas particulièrement l’objet de toutes les attentions du régime. La récente mode du narguilé cache une inactivité profonde. Les animations du centre culturel français semblent les seuls rassemblements populaires. Il fallait voir la foule bigarrée littéralement exploser à Damas, alors que les chanteurs du groupe de rap français Intik montaient sur scène. Chaque garçon qui n’est pas fils unique, passe deux années de sa vie sous les drapeaux. C’est souvent des années déterminantes dans la vie d’un homme, on n’a pas tous les jours vingt ans. C’est toujours un drame dans les familles pauvres où six personnes vivent une fois le loyer payé avec 1 200 francs par mois. Chaque salaire est vital, tout simplement. La télévision par satellite est une autre façon de s’échapper. Elle est interdite mais fleurit sur tous les toits. Les combats de catch des chaînes du Golfe ont la cote dans les restos. Un francophone est plus affirmatif, « Le gouvernement à beau nier les pulsions de la population, ce sont les films pornos qu’on regarde à la maison. Pourquoi regarder TV5, CNN ou Rai Uno ? »

Question sexe aussi, la langue de bois est le dialecte officiel. Ca n’existe pas. Attention ! En discutant un peu j’apprends très rapidement qu’une prostituée coûte 4 dollars de l’heure dans les hôtels damascènes. Les garçons ont souvent plusieurs petites amies, en plus de leurs visites au bordel. Ils les abandonnent lors du mariage. Les filles, elles, doivent rester vierges pour le lit nuptial. Mais ça ne les empêche pas d’accepter la sodomie avant le mariage… Beaucoup d’enfants naîtront du mariage, ils sont un signe de bonheur, le souvenir d’un bon moment avec sa femme, mais aussi une assurance vieillesse. En restant assis une bonne heure devant la grande mosquée des Omeyyades, à Damas, j’ai eu la chance de me faire draguer par deux hommes. C’était la sortie de la prière du vendredi. La technique est implacable, « I love you, come with me… » L’attitude est fréquente, l’homosexualité franche, brutale « He wants you… »

Question économie, les disparités sont phénoménales. En louant un bus à Alep je suis passé en une heure de quartiers ultra riches aux bidonvilles. Le chauffeur explose de rire, « Avec une villa ici tu rachètes tout le quartier à côté. » Les islamistes ont très bonne presse face à la drogue, l’insécurité et la prostitution. Les filles sont obligatoirement voilées pour rentrer chez elles le soir. Aussi c’est une véritable libération pour les jeunes de discuter avec un étranger. On les sent se libérer d’une masse d’interrogations et de questions sur la culture occidentale. Vient ensuite le tour étonnant de la confession, où chacun parle sans tabou de son pays, comme on se soulage d’un poids.

L’information est filtrée, elle circule très peu. Les journaux politiques populaires choisissent des pin-up pour la une. Internet est ultra contrôlé. Toute adresse URL comprenant le mot mail est automatiquement bloquée par le serveur officiel syrien. Adieu les Yahoo et autres Hotmail. L’état contrôle tout, c’est comme le courrier destiné aux étrangers qui est fréquemment ouvert par le deuxième bureau. « Avant même que j’ai pensé du mal d’un Syrien la police le sait. » m’affirme un Libanais.

Si la politique intérieure est un vrai tabou, les relations internationales sont le fruit d’un large consensus. La Syrie est toujours en état de guerre avec Israël, qui occupe militairement le plateau du Golan, sans manifester la volonté pacifique du retrait. Cette terre frontière est en effet riche en eau, le problème clef des nombreux conflits régionaux. Par ailleurs, la  fraction radicale des Libanais chrétiens vous expliqueront que la République Arabe Syrienne occupe leur pays, comme l’Allemagne nazie occupait la France durant la seconde guerre mondiale. Des tensions très vives éclatent aussi ponctuellement avec le voisin turc, particulièrement avare en eau, l’allié privilégié avec Israël de Washington au Moyen-Orient. Voilà la situation militaire.

Vient le tour du politique, un autre sac de nœuds. Par application de la théorie du contournement, l’allié stratégique de la Syrie sunnite est l’Iran chiite, en conflit avec l’Irak, le rival baasiste de la Syrie et son voisin. Le jeu complexe des alliances bouleverse l’équilibre des blocs ô combien non monolithiques du Proche-Orient. Le Golan reste dans la rue une cause populaire, les yeux brillent, la voix s’enflamme « Dans un an ou deux nous le regagnerons, dans un an ou deux, la Paix. » Un proche intervient « Du moins un jour… »

Le bouc émissaire est rapidement nommé : les Etats-Unis, responsables de beaucoup de maux. Le grand Satan voué aux gémonies. Le rapport de forces est par trop inégal, le match est truqué. Nous avons donc beaucoup ri avec les Syriens des décomptes de voix en Floride pour les élections présidentielles américaines. Comme il le disent eux-mêmes « Nous au moins, nous avons la chance de connaître le nom du président avant que le scrutin commence ! » Grâce à Dieu ! Nous sommes français. Quoi qu’il vaille dans ses affaires hexagonales, le Président de la République est plus populaire ici que l’équipe de foot de Marseille « Allez la France, Vive Chirac. »

La religion enfin. « Allah est grand et Mahomet est son prophète ». Première phrase du croyant, je vis le mois du Ramadan dans des pays musulmans. C’est tout un peuple qui change de rythme. Je ne sais pas ce que la visite de l’Arabie Saoudite sera, mais l’expérience syrienne est plutôt concluante. 80% de musulmans et 20% de chrétiens, l’œcuménisme bat son plein. Les relations entre monothéistes ne risquent pas de dégénérer comme dans les Balkans. Une myriade de rites chrétiens sont célébrés et tolérés. Tout se passe bien même si tout pourrait se passer mieux. Le chef religieux a la particularité d’être aussi une autorité temporelle, le mariage civil n’existe pas. Les patriarches délivrent donc un grand nombre de documents indispensables à l’état civil. C’est ainsi qu’on nous a rapporté l’histoire absurde d’un garçon musulman de 18 ans, qui n’a pas de papiers d’identité. Sa conversion à Jésus-Christ n’est pas reconnue par l’administration. Il est un fantôme administratif.

L’entente entre les croyants n’est pas aussi claire qu’on voudrait le suggérer. La majorité de la population est en effet sunnite. Ce courant légitimiste reste fidèle à Mahomet. Plutôt conservateurs, les sunnites sont l’ancienne bourgeoisie dirigeante. Damas, Alep, Homs et Hama sont leurs bastions, ils représentent toujours les grandes fortunes du pays. Le hic vient de la famille Assad, la famille du président elle même. Hafez est en effet un Alaouite, il vient de la région côtière. Son Islam, issu du chiisme, est plus ouvert, mais largement minoritaire. Les sunnites ne considèrent pas les chiites comme des musulmans. Or depuis trente ans les Alaouites ont noyauté le pouvoir, le pays tout entier leur appartient. Ils occupent les meilleures places dans l’armée, dans l’administration… Nulle raison de s’étonner de voir la ville portuaire de Lattaquié exclusivement recouverte par des portraits officiels. Les couleurs de la Syrie et du Baas y flottent allègrement. La devise alaouite est limpide « Si tu es avec Assad, tu es avec toi-même. »

Très sévère avec ses opposants, Hafez Al Assad n’a pas hésité à réprimer dans le sang le mouvement sunnite des frères musulmans ou encore celui de son propre frère Rifaat qui prenait trop de liberté. A la mort du père, en 2000, le seul à avoir été préparé au pouvoir était son fils aîné Bassel. Mais Bassel s’était tué dans un accident de voiture en 1994. Son frère Bachar, ophtalmo à Londres, a été rappelé in extremis. Ce qui fait dire au peuple que le nouveau président aurait bien besoin de lunettes. Les ministres de Bachar sont plus au fait que lui d’un grand nombre de dossiers. L’exercice du pouvoir est souvent une question de savoir… D’après des Alépins, seuls les islamistes auraient pu offrir une alternative politique, mais elle serait nécessairement passée par un bain de sang. La chute vient d’elle-même « Il y aura un jour un bain de sang, un jour. »

Le grand mot qui revient partout, toujours et partout est « un jour ». Des élections au processus plus démocratique, des distributeurs de monnaie, l’Internet world.wide.web pour tous, l’absence de peur au simple nom du président, la fin de la mainmise de la police secrète, les moukhabarat… Un jour la Syrie s’ouvrira, un jour l’hospitalité ne sera plus un mot destiné aux seuls étrangers, un jour le pays décollera, la paix reviendra. Ce jour hante nos hôtes sans relâche. Ce jour est attendu par tout un peuple qui le soupire comme un prière, ce jour nul ne sait quand il viendra mais tous espèrent qu’il arrivera … un jour.

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29 juin 2003

RETOUR D'IRAK

Après la chute de la statue : la capitale des Abbasides sous bannière américaine.

Entre Tigre et Euphrate pousse un arbre planté par Adam, à l’endroit où les deux rivières se joignent pour former le Chatt al Arab. Chassé par Dieu du jardin d’Eden, le premier homme avait pleuré des jours durant jusqu’à ce que la plante sorte du sol, nourrie par des larmes du prophète. L’arbre est aujourd’hui desséché, mais reste le symbole du néant terrestre. Il est vénéré par les trois grandes religions monothéistes, symbole d’éternité de la vie et de la mort, du paradis et de l’enfer. Qu’il soit au sud de l’Irak n’est pas anodin: il est le fruit de la terre qui vit naître la civilisation. Terre qui fut cent fois maître de la terre, cent fois défaite, cent fois ruinée, brûlée, anéantie. L’Irak, cent fois reconstruit, terre de cendre, de sable, de plaines fertiles et de montagnes douces. C’est en Irak que meurt Alexandre et depuis l’Irak que règnent les califes Abbassides alors que l’Europe est plongée dans les ténèbres du Moyen Age. L’Irak du code d’Hammourabi et des puits de pétrole. Irak berceau d’Abraham, terrain de la dernière démonstration de force américaine, menée officiellement pour défaire un tyran. Voyager en Irak, c’est partager avec un peuple martyr l’effondrement général du pays. Respirer le même air de liberté après 34 ans de dictature, 23 ans de guerre et d’embargo. Vivre l’anarchie, le danger et la joie. Comprendre comment ces hommes se lâchent, comment ils tiennent, comment ils souffrent, comment ils rient. Et saisir l’éternité de l’histoire humaine, du chaos originel.

La route de d’Amman à Bagdad est longue et désertique. Entrer en Irak relève d’un jeu d’enfant. De nombreux taxis attendent le chaland en Jordanie. Ils conduisent en une douzaine d’heures jusqu’à la capitale irakienne. Le bus de nuit est moins rapide. Pour 15$ les Irakiens qui avaient fui les combats reviennent au pays. Avec eux des étudiants yéménites qui s’étaient sauvés de Bagdad où ils étudiaient, et rentrent finir leurs études. A la frontière, nul besoin de descendre du bus, une patrouille d’Américains en armes, monte à bord pour contrôler les passeports. Ils sont accompagnés d’un traducteur arabe. « As Salam Aleikum ! » Premier contact cordial et surprenant pour tous ces voyageurs angoissés à l’idée de ne plus se sentir chez eux. « Et si les Américains n’étaient pas des diables ? » On les scrute sans broncher, on observe leur blindé depuis une fente dans les rideaux, et chacun sourit en observant un GI vraiment tout petit. Le traducteur sent les sourires, et les explique au private Pinada qui rougit de confusion « They say you are a short man private Pinada ! Are You ? » Eclats de rires généralisés, « Welcome in Irak ! » Private Pinada, encore lui, se fait tirer les oreilles par l’Arabe en descendant. Celui-ci désespère d’entendre un « Maa-assalama » (au revoir) correct. Bonne ambiance. Sur l’autoroute on double de nombreux camions en provenance d’Aqaba en Jordanie. Le bus croise aussi des colonnes de chars abandonnés, des carcasses bombardées, des ponts éventrés... L’Irak sort à peine de son dernier conflit.

Ce n’est qu’en s’approchant de Bagdad qu’on renoue avec la coalition , dont la présence est très discrète tout au long du voyage. Humer et blindés patrouillent deux par deux. A bord, des gamins de 18 à 25 ans, crispés sur leur fusil mitrailleur, harnachés et aux aguets. Ils sont les cibles idéales et quotidiennes des fedayyines de Saddam. Ces derniers fidèles font régner la terreur sur un triangle sunnite formé des villes de Bagdad au centre, Faloujah à l’Ouest et Tikrit au Nord. En interrogeant des soldats américains à travers l’Irak, on comprend qu’ils sont en difficulté partout, et perdent des hommes dans tout le pays. En interrogeant des Irakiens à travers l’Irak, on comprend que ces feddayyines sont le cadet des soucis de la jeunesse. Ils sont un groupe minoritaire appartenant à une élite honnie.  « Le peuple d’Irak est fatigué » entend-t-on des rives du Tigre à celles de l’Euphrate. «Nous ne nous sommes pas battus cette fois ci car cette guerre était celle de Saddam Hussein, pas la  nôtre. Nous ne sommes pas des fedayyines et étions heureux de la délivrance américaine. L’Irak est un pays riche qui veut retrouver sa puissance passée, nous voulons du travail et vivre en paix, penser à notre avenir et à celui de nos enfants. »

La présence d’armes de destruction massive a été le prétexte de la volonté américaine de faire tomber Saddam Hussein. Dans les mois qui ont suivi, ce prétexte s’est publiquement révélé fallacieux, fabriqué, scandaleux. Soit. Mais la cause était juste. Comme il y a eu des retours d’URSS, il y aurait de nombreux "Retour d’Irak", si nos belles plumes engagées derrière la défense de l’ordre international se donnaient la peine d’y voyager. La première question qu’un Irakien posera à un Français le déroutera « Pourquoi la France a t-elle soutenu Saddam ? Quelles étaient les relations qui unissaient notre tyran à votre président ? Pourquoi vous êtes-vous opposés à la guerre ? Nous en avions besoin. » On a beaucoup protesté contre l’unilatéralisme américain. On a eu raison. On a eu tort. Cette guerre était bonne pour les Irakiens. En traversant rapidement l’Irak du Nord au Sud on voit que les principaux objectifs des  US ont été les bureaux des services de sécurité, ceux du parti Baas, les palais de Saddam et les installations militaires. Ce qui saute aux yeux ce n’est pas une guerre contre les civils mais pour les libérer, et faire tomber un régime. En sortant son carton rouge du veto, la France s’est attirée la reconnaissance des petits pays du globe. Aux pays des braves et des sans peurs, au pays des Irakiens, elle passe surtout pour lâche. Elle s’est de surcroît, selon les Irakiens, fermée toute participation à une modélisation du globe à ses valeurs. Conclusion, les Américains règnent en maître sans s’y être préparés, et au final tout le monde risque d’être perdant. Les Irakiens faute de vainqueur sachant les comprendre et les aider comme un grand frère. Les Américains car c’est après la bataille qu’ils risquent vraiment de s’embourber. Depuis trois mois ils sont incapables de montrer leur volonté de faire de l’Irak un exemple pour le Moyen-Orient. Enfin ceux qui ont refusé de les suivre donnent la triste impression de poursuivre une politique de grandeur sans en avoir les moyens. 

Aujourd’hui Américains et les Britanniques gèrent l’Irak. On ne peut pas dire qu’ils le gouvernent étant donné qu’il n’y a aucun attribut étatique en fonction. Le pays est plongé dans l’anarchie. Plus que de faire régner l’ordre, les soldats occidentaux cherchent à protéger leur vies. Clivage entre les différentes zones d’occupation ? Les zones administrées par les Américains souhaiteraient la présence des Britanniques dont on loue « l’expérience coloniale » et la modération. Les habitants des zones administrées par les Britanniques espèrent, eux, que les Américains viendront s’occuper d’eux, car au moins quand ils tapent, ils tapent fort. On m’a expliqué, pince sans rire, qu’il y a deux façons de gouverner l’Irak « soit par la force, soit en remplissant les ventres. » Aujourd’hui l’armée américaine est incapable d’imposer l’état de droit en Irak, et leur gestion laisse des régions entières sans électricité ni sources de revenus. L’US Army suit une politique de bunkérisation qui la coupe de la population. En ville, elle se replie autour de blindés ceinturés d’une large et double barrière de barbelés. Le GI ne vous parlera que de l’autre côté de ses barbelés, un casque vissé sur le crâne, le regard barré par une paire de Ray Ban, le doigt posé sur la détente de son M16. Y’a plus cordial pour reconstruire un pays exsangue. Conclusion irakienne implacable : « Merci de nous avoir débarrassé de Saddam, mais en trois mois vous avez été incapables de régler les trois problèmes que vous nous avez apporté : l’insécurité, l’absence d’électricité, le manque de travail. Laissez-nous maintenant gérer nos affaires entre nous. »

« Are you Ali Baba ? » Le héros des Mille et une Nuits est le personnage le plus célèbre de l’Irak post-Saddam. Les Ali Baba sont des voleurs, ainsi surnommés par les soldats américains incapables de prononcer le mot « Haramiyyeh » (voleurs). Le surnom a fait tâche d’huile, et d’un bout à l’autre de l’Irak vous entendrez parler d’Ali Baba. En lisant les journaux français on s’imagine que l’insécurité en Irak est dûe aux derniers partisans du régime déchu. L’Irakien craint davantage les voleurs, les bandits de grand chemin, détrousseurs, pilleurs, violeurs et autres tueurs, que les fedayyinnes, simples assassins d’Américains. Avant sa chute, Saddam a libéré des dizaines de milliers de criminels et détenus de droit commun. Ces types ont pris le contrôle de certains quartiers, de rues, et se sont armés. Ils pullulent en Mésopotamie. Ils ont commencé leurs méfaits en pillant les bâtiments publics, administrations, écoles, hôpitaux, ministères, banques, usines avant de les incendier. On dit que leurs chefs auraient été payés par des Koweïtiens se vengeant du pillage de l’émirat pétrolier en 1990-1991. Un ami bagdadien m’a fait un commentaire lapidaire en passant devant des dizaines de ministères : « Stolen and fired ». Les Ali Baba ont continué sur leur lancée. Une fois les ressources de l’Etat dans leurs poches, ils se sont attaqués au citoyen lambda.  Les chauffeurs de taxi de Bagdad portent aujourd’hui une arme sous leur chemise. Les habitants de Najaf, la grande ville chiite au sud de la capitale où repose le corps de l’imam Ali gendre du prophète, organisent des rondes de nuit pour protéger leur quartier. Un prêtre d’un petit village au nord de Mossoul fait des pieds et des mains pour obtenir un permis de port d’arme auprès des forces d’occupation. Détenir une arme est en effet interdit. Comment s’en sortir lorsque c’est la seule assurance antivol valable ? Et encore... Un policier me racontait s’être fait braqué sa voiture alors qu’il était au volant, en uniforme, l’arme à la ceinture. Certains quartiers de Bagdad sont le théâtre d’affrontements nocturnes à l’arme à feu comme à Batawyin. La rue est au cœur de la ville, parallèle à la rue Saadoun, celle au bout de laquelle nous avons vu la statue de Saddam s’effondrer. Une base américaine se trouve à une extrémité de l’artère, et un nid d’Ali Baba à l’autre bout. Malgré le couvre feu à 23 heures, les tirs d’armes automatiques et de blindés perforent la nuit, les nerfs et le sommeil de Bagdadiens libérés mais apeurés. Ils craignent pour leur vie de se déplacer. Faute de téléphone, les familles sont sans nouvelles des uns des autres depuis la fin du conflit.

L’électricité, « quahraba » en arabe, partage la vedette avec les Ali Baba. L’assonance nous a d’ailleurs valu un excellent moment d’ivresse, une nuit où la chaleur insupportable et l’alcool frelaté nous empêchait de rêver dans un hôtel de Batawyin, déjà cité. Poste de radio et bouteilles à la main, nous avons commencé entre amis un début de manifestation aux premières heures de la matinée, scandant un slogan choc « America, Ali Baba, Bedi Quahraba- Américains, Voleurs, Je veux de l’Electricité. » Voilà trois mois que les GI’s ont débarqué, voilà trois mois que la chaleur tape, voilà trois mois qu’on n’observe que le « ciel qui bleuit et le sable qui rougeoie » Or la température flirte avec les  40 à 50°C. Aussi, faute de courant, les ventilateurs et autres appareils d’air conditionné ne fonctionnent pas. Que dire de la situation des personnes âgées ou des enfants ? Dramatique. Elle reste insupportable pour les autres. Et que l’on ne me raconte pas que ces gens là sont habitués à la chaleur ! Ils sont surtout habitués à l’air frais l’été depuis de nombreuses années. A l’époque de Saddam, c’était Bagdad qui avait le moins de coupures de courant. Les autres villes souffraient davantage. A Mossoul par exemple chaque famille payait entre 4 et 6000 dinars (4$) par mois pour entretenir un générateur de courant. Aujourd’hui c’est l’inverse. Courtes coupures en province mais restriction draconienne à Bagdad. Il n’y a que 5 et 10 heures de courrant par jour. Si on fait attention à l’horaire de son apparition, l’électricité surgit juste avant le journal télévisé de Irak Média Network, la chaîne américaine pour l’Irak, et disparaît à la fin du film américain qui suit le journal. Les plus riches ont alors leur propre transformateur, les autres allument des bougies et vont se coucher. Saddam Hussein utilisait exactement la même méthode. Il donnait jusqu’à une semaine de courant d’affilée pour célébrer un anniversaire ou un déplacement officiel dans une province. Au début de cette guerre, des quartiers entiers ont été coupés d’eau et l’électricité pendant plusieurs jours par les  bombardements américains. C’est la guerre peut-on objecter. Mais maintenant c’est la paix, et rien n’a changé.

L’argent, « flouze », et son manque est le troisième problème majeur des Irakiens. Faute de sécurité, d’électricité, de confiance dans l’avenir, à cause des pillages et du reste, plus personne n’investit, ni offre de travail. Sans travail pas d’argent, comment vivre sans ressources ? Comment survivre ? L’Irak est un pays riche, en hommes, en matières premières et en industries de transformation, mais depuis 1980 la conjoncture n’a pas cessé de se détériorer. A cette époque un dinar irakien valait 3,33 USD. En 2003, c’est un dollar qui vaut 1500 dinars. Certains, plus astucieux -et surtout plus fortunés- ont compris l’avantage qu’ils avaient à tirer de l’absence de pouvoir central et de douane. Les antennes satellites sont importées massivement de Syrie et revendue à bas prix, des téléviseurs débarquent par bateaux entiers d’Asie pour une bouchée de pain, et surtout des voitures neuves ou d’occasion se déversent sur le marché irakien  depuis le port d’Aqaba en Jordanie. L’absence de taxes donne des prix très avantageux, une BMW de 1996, 100 000 Km à 5.000$, ça reste abordable. Même trafic depuis Doubaï, d’où rentraient cinq amis rencontrés à Bassorah. Ils avaient acheté dans les émirats des voitures climatisées pour 14.000$, revendues la semaine suivante à Bagdad 15 000$. Mais pour quelques commerçants privilégiés, il y a des millions de désoeuvrés. Personne n’embauche, personne n’achète, et ceux qui avaient réussi à épargner ont la malchance de voir la valeur nominale de leurs billets se déprécier de 30%.Les Ali Baba en braquant de nombreuses banques, ont raflé par camions entiers des billets de 10 000 dinars. L’arrivée sur le marché des changes de ces grosses coupures a provoqué un effondrement de la valeur du billet de 10 000, les changeurs refusant de l’acheter pour plus de 7 000 dinars de petites coupures. Ce coup du sort a achevé de démoraliser les petits épargnants qui connaissaient, eux, le prix de la sueur. Petite information pratique, c’est le billet de 250 dinars qui est le plus utilisé en Irak. Celui de 10 000 étant la très grosse coupure dont on ne se sert que pour éviter l’utilisation de sac plastique. Il faut en effet 400 billets de 250 dinars pour trouver la valeur de trois billets de 20€ ! Impossible d’emporter une telle masse sans sac. Les changeurs, de leur côté, plutôt que de tout recompter, préfèrent parfois peser leurs espèces sur une balance. Epargne dévalorisée, absence de travail, nombreuses bouches à nourrir… L’Irak est un pays désoeuvré qui ne demande qu’à travailler, et à oublier ces trente et quelques années de sacrifices.

Karim est communiste. Trois ou quatre camarades et lui ont investi l’immeuble des syndicats, à l’angle de la rue Rachid dans Bagdad.  Les 13 étages ont été complètement pillés par les Ali Baba, et eux tiennent une sorte de petite permanence dans une rue dévastée, sans passant. Il me raconte l’histoire de son parti, il me raconte son histoire. Le Parti Communiste Irakien est né en 1934, le premier dans un pays arabe. Il luttait pour les droits des travailleurs, pour l’égalité entre les sexes, pour les libertés politiques, pour des transports, des soins et l’école pour tous, un salaire correct… Revendications sociales « traditionnelles » d’un parti progressiste. Alors qu’il est enfant, Karim accompagne son oncle dans des meetings, manifestations, débats et conférences organisés par le P.C. Socialisation politique. Le parti Baas arrive au pouvoir au début des années 1960. A la fin de la décennie, Saddam noyaute le parti dont il prend le contrôle. C’est le début de la fin de la période démocratique. « En 1974, 15 000 communistes sont arrêtés, emprisonnés, puis tués. Quand on a vu ça, on a tous tenté de quitter l’Irak. Moi, je suis parti en Yougoslavie sous prétexte d’étudier, et mon oncle s’est envolé pour la Russie. » Temps de plomb à l’ombre du Baas. A son retour, Karim est emprisonné de 1989 à 1993, dans la prison Al Radwanje, réservée aux politiques. « Pendant cinq ans, j’ai été appelé par le numéro 1047 ou 1074,  enfermé dans une cellule de 60 cm sur 60 cm. » Il faut faire répéter ces détails absurdes, non pas pour comprendre, mais pour enregistrer les chiffres de la démesure, de la cruauté et du sadisme. Pauvre corps décharné d’un homme de 40 ans qui se meut en crabe, qui en paraît 60, et dont le visage émacié ne peut sourire que tristement. Cette histoire c’est une histoire qu’on entend d’un bout à l’autre de la Mésopotamie, au-delà des classes sociales, des appartenances religieuses, politiques ou tribales. Karim s’en est sorti car, dit-il, « J’étais un mauvais politique » Il précise un peu plus tard « Mon père  était très riche, il a payé 3.000.000  de dinars, avec lesquels il aurait pu construire 100 maisons. Ils m’ont relâché nu, sans vêtement. Les gens dans la rue me prenaient pour un fou. Mon père s’est occupé de moi, et j’ai cessé de fréquenter les cercles communistes clandestins » La voix s’est tue, le regard détourné. « Je ne peux pas te parler. Taisons-nous s’il te plaît. J’ai peur rien qu’à me souvenir. » Aujourd’hui c’est un homme seul dont les frères sont partis à l’étranger. Il apprend l’anglais à ses enfants, rêve de retourner à Belgrade, vivre une ancienne vie. Son camarade Abou Gharib raconte comment, après un an de prison, il devait être pendu, quand, en 1984, une amnistie générale l’a gracié. Il porte sur lui toute sa fortune, une chemise et un pantalon. Sa pauvreté n’a pas arrêté Ali Baba pour le détrousser des quelques dinars qu’un ami lui avait donnés. Cet ami porte un turban sur la tête, haut en couleur, belle barbe et sourire sympathique. Le physique du patriarche vigoureux sur lequel on peut s’appuyer. Il est passé à travers toutes les rafles et distribue aujourd’hui des tracts lors de ses promenades. Les photocopies sont rédigées comme des lettres ouvertes à Kofi Annan, demandant à l’ONU de relever l’Oncle Sam. Impossible de connaître la teneur des discussions internes au parti, ils disent être en contact avec Paul Bremer et l’administration américaine. « On l’a rencontré. Il a parlé, parlé, et finalement n'a rien dit ! … »

L’Irak, comme l’Iran, est un pays majoritairement chiite. Cette branche de l’Islam est apparue à l’occasion d’une guerre de succession après la mort du prophète. Les chiites ont reconnu la légitimité d’Ali, le gendre de Mahomet. A la différence des sunnites, ils ne rechignent pas à interpréter le Coran, ce qui donne beaucoup d’importance à leurs hommes de religion, ulémas et autres imams. L’Irak est l’un des deux pays chiite. La plus ancienne ville ralliée à Ali y est située, Koufa. Neuf des treize grands imams chiites sont enterrés entre le Tigre et l’Euphrate. Ali lui-même, le prince des croyants, repose à Nadjaf, au sud de Bagdad, tandis que son fils Hussein est à Karbala, où il est mort en martyr de la cause. Les chiites sont extrêmement traditionalistes dans leurs coutumes. Ils ont un respect du rite tout à fait fascinant. Les femmes sont voilées de noir de la tête aux pieds. Mon ami Dhaher, francophile émérite et jeune étudiant ouvert d’esprit, m’a très sérieusement expliqué qu’il n’acceptera pas que l’on puisse dérober ne serait-ce que le regard de sa cousine, lorsqu’il l’épousera. La gente féminine arbore la mode du «black package », sans sembler en souffrir. Lorsqu’ils se prosternent face à Dieu, les chiites le font sur un petit savon d’argile, pour se rappeler qu’ils sont poussière et qu’à la poussière ils retourneront. A Karbala encore, les hommes se frappent le torse et le dos pour exprimer la douleur persistante qu’ils éprouvent treize siècles après la mort d’Hussein. Ils avaient appelé à l’aide ce dernier, qui en y répondant s’était fait massacrer avec ses partisans par une armée ennemie. Les croyants d’aujourd’hui se souviennent de cet appel au secours comme d’une trahison. Il n’y a rien de plus émouvant que de voir de vieux hommes sangloter comme des enfants, en tournant autour du tombeau de l’imam. Ils le baisent et le caressent, se nouant un ruban vert en souvenir de leur prière et de leurs pleurs.

En pays chiite j’ai préféré tricher. Je me suis déguisé. Dix jours durant je me suis appelé « Ahmad al faransi » (le Français). Une barbe naissante a ombré mon visage, et des bijoux d’argent ornaient mes doigts. L’or est proscrit par le Coran, « Haram » (interdit religieux), l’argent est donc la marque des fidèles de Mohamed (Mahomet). Répondant à l’appel du muezzin, j’ai parcouru mausolées et mosquées, lieux saints et lieux de vie en baragouinant le peu d’arabe appris en Syrie. Avec beaucoup de sincérité sans chercher à tromper. Pour mieux découvrir, rencontrer, comprendre. Je n’ai pas été trahi. Je ne crois pas avoir trahi. Les Irakiens sont les champions de l’hospitalité. Peuple sans limite, sans réserve, c’est le pays de l’extrême avec l’autre, à la guerre comme à la maison. On ne dit pas « Fais comme chez toi » mais « Cette maison est la tienne. » Et ce mot n’est pas vain. Les chiites, après plus de trente ans de pouvoir et de dictature sunnite, après trente années de massacres et de répressions, ont un besoin d’expression, de parole, de connaissance et de partage démesuré à assouvir. Azm à Bagdad m’a donné ses larmes et ses rires de 26 ans, alors qu’il avait passé quatre longues années en prison. « Tu sais, me dit-il, un mois chez Saddam ce sont des années de vie qui s’envolent. » Comme à beaucoup d’autres, on lui donnerait dix ans de plus que son âge. Kazem, par qui j’ai craint un moment de me faire dépouiller, m’a offert à al-Qournah un morceau de l’arbre d’Adam. Geste qui m’a surpris et impressionné. En 1916, les Britanniques avaient essuyé une grave insurrection populaire lorsqu’un soldat de Sa Gracieuse Majesté avait tenté d’extraire un morceau d’écorce de cet arbre. Mohamed à Karbala m’a donné le gîte et le couvert, me parlant de sa loi et de ses rêves pour son pays. De ses rêves aussi à lui. Kassem et Bakr, jeune policier et « prêtre » du mausolée d’Ali à Nadjaf, m’ont présenté à tous les saints hommes de la ville, bousculant pèlerins et processions funéraires pour que je photographie le tombeau et son dôme. Me conduisant dans la salle de prière personnelle de l’imam Bakr al-Hakim, celui là même qui sera assassiné en août. La litanie continuerait sans fin tout au long de ce séjour irakien. N’ayez peur de rien si vous souhaitez vous balader là-bas. On vous arrêtera dans la rue pour vous dire : « Alors comme ça, tu es un touriste français ! Ecoute, c’est très dangereux pour toi en ce moment. Reste près de moi, je te montrerai tout ce que tu veux et plus encore. Tu seras en sécurité. »

Prier sur un tombeau relève avant tout du rite. La décoration intérieure est somptueuse, et pour l’écorce, le dôme, le minaret et l’horloge sont recouverts de lourdes plaques d’or qui scintillent à la tombée du jour. L’approche est saisissante. On parcourt un souk de bondieuseries, chapelets, images saintes et jus de fruits glacés. On s’arrête devant le haut mur d’enceinte qui entoure la mosquée, et on pénètre en passant la main sur un montant de porte en marbre. Frotter la paume contre son coeur, se passer l’effluve du bois sur le visage, baisant l’entrée sainte. Nous voici emportés dans un tourbillon de fidèles. La grande cour traversée, il faut déposer ses souliers à un guichet. Une dernière formalité avant de pénétrer dans la mosquée même, tourner ses mains vers le ciel en levant les yeux, pour psalmodier un verset du Coran, gravé sur le mur. Pied droit d’abord en entrant, le gauche sortira le premier. Pieds nus, se frayer un passage au milieu des corps courbés par la prière, des femmes assises à discuter, des pèlerins emportés par la beauté des lieux, leur grandeur, les feux des lustres, le cristal, le brillant des voûtes de porcelaine bleue, le molleton des tapis épais, les reflets de la cage d’argent autour de la quelle nous allons léviter. Le cercueil de l’imam est en effet protégé par une lourde cage d’argent. Dans un instant, nous nous pendrons à ses fastueux barreaux. Première pièce, un couloir où l’on répète un verset du Coran. Deuxième porte à baiser sans excès. Dans l’excès. On passe la paume que l’on porte immédiatement à son cœur, les yeux attirés par le tombeau du Très Grand Homme. Mes pieds ne m’appartiennent plus, ils sont flux dans le flot qui me happe. Mes mains ne sont plus miennes, s’accrochant à la grille pour ne pas la quitter, tourbillonner sans être éjecté par la marée humaine. Mes lèvres ne sont plus qu’un bout de chair et de peau parcourant dans une débauche de salive le mausolée d’argent de l’imam. Rythme des hommes en prière, des femmes et de leurs incertitudes. Un vieil homme se fraye un chemin « Allah Akbar ! » repris en cœur. Des religieux agiles recueillent les billets qu’on envoie de l’autre coté de la grille, nous remettant un ruban vert frotté sur le tombeau. Depuis un rideau tiré, une main de femme parfume le métal sur lequel les lèvres s’écrasent. Tornade de la foi et de l’excès, ivresse religieuse, barbes fleuries… On s’en va à reculons, heurtant dans la passion les croyants qui entrent, trébuchant sur un cercueil porté à bras le corps. Les amis du défunt promènent le corps mort une dernière fois autour de la tombe d’Ali, dans une ultime prière funéraire. A Nadjaf où est enterré le prince des croyants, un cimetière s’étend sur des dizaines, des dizaines, et peut être des centaines d’hectares. La plus grande nécropole sur terre. Tombes nues, sans nom ni numéro, écrasées par le soleil. Mur ocre couleur terre, bleu du ciel. 7777 plaques d’or brillent au loin, au-dessus de la tombe sur laquelle nous venons de nous recueillir. Ce sanctuaire, les américains ont voulu l’investir durant leur campagne d’Irak mais, ont du battre en retraite devant la masse compacte qui s’est dressée face à eux tel un bouclier humain leur barrant l’accès du site.

Le besoin de s’exprimer vire naturellement du religieux au politique. Opprimés politiquement pour des raisons religieuses, les chiites n’ont pas cessé de s’organiser tout au long de la dictature. Clandestinement ou officiellement, à l’intérieur, de l’Iran ou d’Occident. La scène politique irakienne est maintenant des plus vivantes. Le soir venu, on se retrouve dans la réception du grand hôtel de Nadjaf. Sur les routes du sud de nombreuses maisons arborent un drapeau vert, rouge, ou bleu, aux couleurs des partis en formation. Le hall d’entrée est tout en longueur, bordé de longues banquettes bleu roi, sur lesquelles on s’assoit en tailleur ou les pieds au sol. Un religieux est là, barbe fine mais fournie, djellaba, chapelet. Il boira de temps à autre un verre d’eau ou prendra un café. Le personnel de l’établissement dîne dans un coin. Il fait nuit, des hommes en armes sillonnent la ville pour la protéger. Un policier a garé sa voiture neuve, blanche et bleue, au dehors. Il attend près de la porte à battants. Le barbu, sec et nerveux, discourt. Deux hommes d’une trentaine d’années, chemisette et pantalon vert passé, l’approuvent d’un hochement de tête commun. L’un d’eux consulte son téléphone satellite discrètement. Une grosse berline américaine, blanche, années 1980, s’arrête. Quatre hommes en descendent. Le premier vêtu à l’occidentale, en bras de chemise et cravate rouge. Sans moustache. Un iranien suit, costume vert, cheveux blancs, avare de paroles. Il égrène son chapelet sans perdre un mot de la discussion. Le chauffeur et un sbire enfin. Le ton monte rapidement. Le type à l’occidentale s’emporte, le religieux aussi. Il reste assis. Il est chez lui, a l’avantage du terrain et des participants. On prend à partie le propriétaire de l’hôtel, les garçons. Le policier, impassible, se sert un verre d’eau glacée à la glacière. Un gros nounours se lève pesamment, et impose son mètre quatre-vingt-dix à la cravate rouge. Ambiance électrique. On parle sans s’écouter, on gesticule en frappant fort le point final. Scène furtive du retour d’un exilé dans le sillage des américains L’ambiance bouillante contraste avec la nuit de silence et d’ombre qui enveloppe la ville de vivants et de morts. La berline claque finalement la porte. Les. battants reviennent avec une brassée de chaleur nocturne. Dès 10 heures le lendemain matin des centaines de barbus encadrés sont dans la rue. Déversant dans le souk un flot de slogans et de pancartes. Revendications confessionnelles, manifestation contre la présence américaine. A la réception, des cars arrivés de Bagdad déversent une flopée d’hommes attachés-cases. Ce sont des juristes, venus de tout l’Irak pour discuter de la future constitution et des corps de lois du siècle nouveau. L’Irak est un chantier de reconstruction.

Au nord de l’Irak, Mossoul est bâti sur le site de la ville biblique de Ninive. Les remparts de Ninive (Ninawa en arabe) serpentent toujours au nord est de la ville, elle-même surplombée par le mausolée de Jonas. Le prophète Jonas avait été gardé trois jours dans le ventre d’un poisson, qui avait fini par le recracher sur le rivage du Liban. Dieu avait ensuite envoyé le prophète convertir les habitants du Nord de la Mésopotamie. Tous les ans, chrétiens et musulmans jeûnent trois jours en souvenir de  l’envoyé de Dieu-Allah. La rive sud de la ville est arabe musulmane, la nord est chrétienne ou kurde. Les juifs qui étaient nombreux ont fui la région après 1967. On trouve aussi des Yazzidi, secte connue sous le nom des adorateurs du Démon. Ils sont organisés en castes à l’indienne. S’ils adorent, en premier, Dieu, ils pratiquent aussi le culte de Taouss Malek, le roi paon. Cet ange a refusé de se prosterner devant l’homme comme lui ordonnait Dieu. « Je ne me prosternerai que devant Toi », avait-il déclaré. La campagne autour est très fertile, elle abrite de grandes plaines céréalières vallonnées le long du Tigre.

Au nord de Mossoul, avant les montagnes du Kurdistan, sont des villages chrétiens. Les chrétiens vivent entre eux et ont deux caractéristiques flagrantes : premièrement, ils sont tous cousins et se connaissent comme une grande famille ; deuxièmement, la plupart de la famille a émigré à l’étranger, Allemagne ou Etats-Unis majoritairement. Chaque verre partagé chez de nouveaux amis est l’occasion d’avoir des nouvelles de toute la famille. Ce coup de fil de l’aîné depuis un camp de réfugiés à Hambourg, cette fille en transit en Syrie qui rencontre des problèmes. Cet autre enfant en route pour la Russie puis la Pologne, après avoir payé 12 000 $ un bureau de passeurs à Bagdad. Jusqu’au petit dernier qu’on a appelé France à la naissance. Les chrétiens ne se disent pas Arabes, qualificatif réservé aux musulmans, mais Chaldéens, ou Assyriens. Plus simplement chrétiens. Et ces chrétiens vivent dans la hantise de leurs voisins. A Al Quosh, father Thomas pour les Américains ou Mufid pour les amis, craint, plus que tout la coexistence chrétiens-musulmans après Saddam. Mufid est un homme extrêmement sympathique de 31 ans. Entré dans les ordres pour la considération sociale qu’ils apportent, il est ouvert et généreux. Un Irakien. Strictement séparés du reste de la population, autoconfinés dans des « ghettos », les chrétiens vivent repliés sur eux-mêmes, victime de l’absence de réglementation intercommunautaire. De vastes troupeaux de moutons paissent ici, comptant jusqu’à plusieurs milliers de têtes. Ces campagnes de bergers sont folles d’histoires de vendettas entre chrétiens et musulmans, de crimes sans nom que ne renierait pas l’Ancien Testament. Toute la famille du père Thomas a émigré aux Etats Unis. Quand il est entré au monastère, il a décidé de mettre à contribution la diaspora. Au cours de nombreux voyages, il a fini par lever 80 000 $ avec lesquels il a bâti un orphelinat sur le terrain du couvent millénaire. 24 garçons chaldéens y habitent depuis 2001. Jusqu’en avril dernier, quand des policiers les questionnaient, les orphelins disaient être séminaristes, et non pas pensionnaires d’un orphelinat. Car ces institutions relevaient normalement de l’Etat baasiste. Aujourd’hui le monastère a d’excellents liens avec l’armée américaine qui finance travaux d’irrigation et air conditionné. Le monastère vit grâce au miel et au vin qu’il produit, ainsi que du produit des fermes dont il est propriétaire. Un couvent de dominicains français ayant formé de nombreux prêtres dans les années 70, les évêques d’aujourd’hui, séminaristes d’hier, parlent tous un excellent français. C’est par hasard que j’ai rencontré Shabaa, lui aussi ancien séminariste. Il m’a hébergé trois jours dans la grande maison familiale de son neveu. Demeure à l’arabe, elle abrite toutes les générations et plusieurs foyers y vivent en paix. Shabaa maîtrise le français à la perfection, et attend impatiemment que les entreprises françaises, pour lesquelles il travaillait dans les années 1980 reviennent en Irak apporter du travail. Les plans américains sont malheureusement tout autre : l’Irak aux alliés, et Dieu maudisse ces Français, empêcheurs de guerroyer en rond.

Le Kurdistan, une région à part en Irak. Son autonomie a été préservée par les zones d’exclusion aérienne garanties unilatéralement par les Américains et les Britanniques, aidés des Français dans un premier temps. C’est un pays où la monnaie est forte. Les billets sont imprimés en Suisse, ce qui leur vaut le surnom de Dinar suisse. Les voitures s’arrêtent au feu rouge, sans qu’il y ait de policier. Elles sont récentes et bien entretenues. Le paysage est magnifique, terre rouge de montagne, belles routes et vallées splendides. Cascades à la douceur desquelles on pique-nique en famille le vendredi. Pas de portraits du leader à tire larigot, ni drapeaux nationaux comme un 14 juillet en France. Pour cause, tant les divisions sont grandes entre UPK et PDK. Des hommes dans leurs costumes traditionnels, blancs, avec un foulard à la ceinture et un turban sur la tête. Un endroit à part. La première ville kurde au Nord de Mossoul est Douhok, dont le premier bâtiment en arrivant est un immense centre commercial. Pas un Auchan ou un Leclerc grand public, mais plutôt une vaste boutique de Duty Free sur deux étages, avec des serveuses maquillées et non voilées, un bureau de change et le dernier cri de la technologie. Au-dessus du centre commercial a été ouvert un parc d’attraction pour enfants, « Dream City. » Splendide. La Suisse ou le Liban. En questionnant, on est rapidement amusé. On est aussi consterné. Pour le moins surpris. Cet ensemble a été finance à 50% par Massoud Barzani, le chef kurde de l’Ouest et à 50% par Oudaï Hussein, le fils de Saddam ! Ennemis à la guerre, partenaires en affaires. Les jeunes Irakiens qui n’avaient jamais pu visiter le Kurdistan, y viennent maintenant entre amis pour voir ce que leur pays sera bientôt. Pas de richesse pétrolière chez les Kurdes, mais les juteuses retombées des nombreux trafics transfrontaliers qui ont proliféré entre l’Irak, la Syrie, la Turquie et l’Iran à l’époque de l’embargo.

Et du coté des ex ? De ceux qui ont profité ou qui étaient au service du régime qu’en est-il ? Un hôte chrétien m’expliquait son engagement dans le Baas. « Avec tous mes enfants à l’étranger, devenir baasiste c’était le minimum pour moi, si je ne voulais pas de problème. J’étais un tout petit, tu sais. Une kalachnikov tchèque pour la forme, une réunion de temps à autre et quelques périodes. Moi, je faisais ça pour mes enfants. Maintenant Saddam, c’est fini et je suis bien content. La politique ne m’intéresse pas. » Et le voilà de me sortir, mi-attendri mi-amusé, une radio à l’effigie de Saddam. « Je la garde quand même au cas où… On ne sait pas ce qu’il peut arriver. » Cet autre copain chiite qui finit sa thèse de physique moléculaire à l’université Saddam de Bagdad me tient un discours moins conciliateur. « Bien sûr que j’avais ma carte au Baas. J’étais bien forcé si je voulais étudier dans l’université d’élite du pays. Mais qu’est-ce que tu crois ? Tous les étudiants étaient forcés d’y adhérer, sans pour autant y aller. » Cet autre ancien policier chiite est le seul a avoir été incapable de répondre à la question culte que je posais « Qui préfères-tu ? Saddam ou les Ali Baba qui ont envahi tes rues ? » Il n’y a que deux sunnites et quelques types éprouvés par l’insécurité et l’absence d’électricité qui m’ont répondu « Saddam ! » Ce flic est le seul à avoir été incapable de choisir entre la peste et le choléra. Un autre type encore m’a marqué plus que d’autres. Je somnolais sur la banquette d’un bus quand j’ai senti qu’on m’observait. Je soulève une paupière, l’autre, et aperçois le passager de devant qui me fixe intensément. Son visage maigre est famélique, une longue barbe noire fait ressortir la prunelle charbon de ses yeux enfoncés, hagards. Des sourcils comme des promontoires, une coupe en brosse ébouriffée, un regard de tueur et un visage de fou en djellaba. Raspoutine incarné de l’ami Corto Maltese. Le fixer du regard à mon tour, sans peur ni amitié. Et ne plus le lâcher des yeux quand il se retourne vers moi. Par des petits gestes reprendre la main. Ça a fonctionné puisqu’il s’est même interposé entre des types qui voulaient me descendre du bus à une pause déjeuner dans la ville de Tikrit. Plutôt sympa de sa part, c’est la ville natale de Saddam, un nid de feddayyines. Il m’a ensuite raconté par bribes son histoire. C’est un ex de la garde républicaine, affecté à une unité blindée. Il s’est battu pendant quinze jour à Nassiryiah, où les combats avec l’artillerie américano-britannique ont été très durs. Puis il s’est fait arrêter par une patrouille britannique sur un camion volé. Il est resté emprisonné pendant trois mois et vient juste d’être relâché. Sur sa carte, il y a « déserteur ». Qui ne le serait pas ? Il dit avoir été traité comme un chien, qu’on lui a donné à peine de quoi manger trois fois par jour, mais que sa solde lui a été payée. Il partait alors dans le Nord, prévenir la famille d’un de ses copains encore en prison. Pour qu’ils ne continuent pas de s’inquiéter sans nouvelle.

Que tirer d’un tel voyage, de telles impressions au pays de Saddam, entre Tigre et Euphrate, dans un Etat d’anarchie et de peur, de rêves et de doutes ? L’espoir d’abord. L’espoir de cette jeunesse qui dit ne vivre que depuis trois mois, ne respirer et ne goûter la vie pleinement que depuis la chute du régime. L’attente ensuite, l’attente de jours meilleurs au regard des lendemains qui ne chantent pas – qui déchantent ?-- mais qui rient au moins. En trois mois de présence, les Américains n’ont rien apporté. Le mot démocratie est répété d’un bout à l’autre de la Mésopotamie. Mais qu’est-ce que cette idée pour un ventre vide, dans des nuits d’explosion et de feu, sans électricité, sans travail ni moyen de survie ? Le terreau de l’extrémisme ? Un tremplin à une guerre civile ?  La première de toutes les leçons pour l’avenir est que l’Irak est avant tout un pays fatigué, Taaban. Si les imams décrètent la guerre aux occupants, qui se sont coupés de la population, celle-ci prendra les armes à contrecœur. Certes elle les prendra, mais d’avoir trop versé de sang des décennies durant, elle n'y prendra ni plaisir ni jubilation. Elle s’armera avec l’exaspération au cœur et le sentiment du devoir. L’Irak serait comme un jardin qui cultive des fleurs très différentes. De l’arbre de Qurna aux fragiles pousses kurdes, en passant par une marée verte chiite, et des carrés confessionnels pleins de sensibilités et de codes. Sauver ce jardin est le défi américain. L’Oncle Sam a déjà trop montré sa capacité à être le roi de la jungle pour l’imaginer en bon jardinier. S’il n’a la main verte, il faut alors l’aider. Car l’Irak le mérite, le berceau de la civilisation le vaut. Et nous le lui devons. Au regard d’Hammourabi et de son code de loi, d’Haroun al Rachid et des Mille et une Nuits, de nos contrats commerciaux passés, de la confiance offerte, de l’espérance qu’à fait naître la victoire américaine. La carte du Moyen-Orient passe par la réussite ou l’échec de l’Amérique à reconstruire l’Irak. Or on ne reconstruit pas une civilisation sans amis. Ni confiance. Et si nous étions les amis ? Et si nous avions la confiance ? Ne traçons plus les frontières à la règle comme nous le faisions si bien. Il y a quatre-vingts ans les empires coloniaux se dessinaient à Londres ou à Paris. Ouvrons les yeux. Le monde change.

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13 juin 2003

VISITE DU GOLAN "LIBERE"

Alors nous y sommes allés sur le Golan, comme des charognards, comme les touristes d’Assad. Sans bourse délier. Témoins d’un conflit qui nous dépasse, manipulés comme des boucliers humains irakiens, comme des bombes humaines palestiniennes. Touristes syriens. Le plateau du Golan, zone de sécurité administrée par la République Arabe Syrienne, sous contrôle de l’ONU, s’ouvre au tourisme. Demander une autorisation de visite la veille. Dans ces mêmes bureaux où l’on vient prolonger son visa. Prendre un bus ensuite, s’éloigner à soixante kilomètres au sud de Damas, passer des check points où des gamins en uniforme enregistrent nos numéros de passeport, et se trouver seuls dans le bus. Tout le monde est descendu, il ne reste plus que nous, allemands et français, à vouloir visiter Kuneitra.

En 1967, Israël conquiert les territoires palestiniens de Cisjordanie et Gaza, le Sinaï égyptien, et le plateau du Golan, syrien. En 1973 la Syrie et l’Egypte lancent une guerre concertée le jour de Kippour. L’état-major israélien est surpris, les Syriens réoccupent le Golan. Puis l’Etat hébreu réagit, et arrive à 40 kilomètres de Damas. Un accord de cessez-le-feu est signé, la Syrie récupère 450 km2 du plateau,  mais pas tout le Golan, réserve en eau et observatoire stratégique du Proche-Orient. En 1974, Israël se retire en partie et pratique la politique de la terre brûlée, détruisant tout sur le chemin du retour, maisons, hôpitaux, lieux de culte. L’ONU s’installe entre les belligérants pour observer le respect du cessez le feu. Rien que de l’observation et rien d’autre que de l’observation pour les casques bleus ? D’un côté donc, la Syrie, de l’autre, les territoires syriens occupés par Israël, et au milieu les Nations Unies. Sur dix kilomètres en profondeur la zone est dite de sécurité, et sur les quelques centaines de mètres entre les barbelés c’est le no man’s land. Le point de focalisation des dizaines de milliers de soldats massés de chaque coté en arrière-plan. Ils ont mon âge, mes envies, écoutent de la musique comme moi, aiment comme moi. Ils prennent le risque de ne pas mourir comme moi. Eux, la kalachnikov ou l’uzi à la main. Moi, loin des drapeaux et du service militaire.

Ce n’est pas beau la guerre. Elle est laide cette ville. Triste de mort et de béton armé éventré, de maisons aplaties comme un soufflé qui n’aurait pas pris. Les églises et mosquées saccagées. L’hôpital mitraillé. La population décimée. Elle ne m’apprend rien cette ville musée, conservée en l’état pour montrer la sauvagerie bestiale de l’ennemi. Oublier les rêves et espoirs de paix. Sur l’hôpital, l’un des rares vestiges encore debout, on peut lire « Ici se trouvait l’hôpital de Kuneitra, transformé en cible par les roquettes de l’entité sioniste » Autant mon cœur avait battu à Mostar, à courir sur les ruines d’un champ de bataille, sur les fondations meurtries d’un nouveau pays, autant il reste froid ici. Serpent le long des pierres, glisser sous la multitude des fleurs bleues écloses. Comment être touché par un symbole de barbarie qui ne change rien aux choses, comment vouloir y croire encore si personne ne fait l’effort ? Comment y croire encore  si en m’arrêtant au retour sur la route de Damas, à l’endroit où St Paul « a rencontré le Christ », le soldat qui grille une clope en matant une fille me parle des roquettes et troupes qui nous entourent, les yeux pétillants ? Comment se laisser toucher, ne pas être cynique et détaché ? Comment dire que l’homme est un être des possibles, capable de souffrance et d’amour ?

Il y a un temps ou trop de souffrance tarit les larmes d’une mère,  où quand un jeune se fait sauter à la sortie d’un restaurant on crie « Bravo ! » et « Vengeance ! » Il y a un temps où, autorisé à visiter le Golan accompagné d’un flic en civil pour y voir les crispations d’une région, on dit « Stop ! » Où quand le responsable autrichien des casques bleus finit par se déplacer entre deux  bretzels et répond à toutes nos questions par un « Kein Kommentar ! » éloquent, on a envie de bourrer de coups son ventre énorme, de lui tortiller les moustaches, et de le faire parler. « Qu’est-ce que tu peux bien foutre ici depuis 30 ans ? » « Soutenir le processus de paix comme une corde un pendu », pourrait-il me répondre. L’ironie est facile, la réalité plus âpre. Il n’y a ni bien ni mal, ni victoire ni vengeance. N’y aurait-il rien, plus rien qui vaille la peine de rien ? S’allonger le soir sous un arbre, réciter des poèmes un verre à la main et les laisser s’entre-déchirer ? Se perdre dans les étoiles, fermer les yeux et rêver d’un monde meilleur pour oublier celui-ci ? Aux lecteurs de Samarcande, lequel des trois amis seriez vous ? Le tyran, le terroriste ou le lâche ? Ils sont beaux tous les trois, dans leurs principes et leur continuité…

En rentrant du Golan, en attendant l’Irak, je suis heureux de dire que nous sommes chanceux de vivre en France, aujourd’hui.

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31 mai 2003

L'ADMINISTRATION

Pour illustrer le besoin de réforme syrien, continuons pas une visite de l’administration. A ceux qui se demandent comment peut fonctionner un état arabe, pétri pendant 20 ans de réflexes soviétiques, chargé d’un lointain passé ottoman, obnubilé par le contrôle de la société, une visite au bureau pour la prolongation des visas est éclairante. Objectif de l’étranger : obtenir une permission de séjour banale sans y passer plusieurs jours. Objectif des militaires moukhabarat qui l’octroient : tout savoir de vous, sans heurter la susceptibilité de la multitude de chefs et sous-chefs qui dirigent cette section pour étrangers.

Présentez-vous au bureau de Baramkeh dans la matinée. C’est dans le centre de Damas mais n’oubliez pas d’avoir poireauté dans d’autres bureaux de la ville, qui vous avaient renvoyé l’un à l’autre. Remplissez les formulaires que vous avez achetés avec un timbre fiscal dans une librairie privée, dans la rue en bas, et attendez. Le planton derrière le guichet se fait un plaisir de traiter en priorité les amis et connaissances de passage. Un peu irrité apostrophez le sous-chef, toujours souriant. Pas de soucis. Il vous renvoit au planton derrière le bureau, qui finit par vous conseiller de vous adresser à un autre guichet. Frappez donc à la porte d’à côté. On vous demande de remplir d’autres formulaires. Les premiers n’étaient pas bons. Laissez au passage un demi euro aux moustaches débordées. Faites viser ces nouveaux papiers par le planton. Il tire la langue en inscrivant consciencieusement quelques lignes d’arabe, sans que vous n’en compreniez le sens. Montez ensuite à l’étage du dessus, dans un grand bureau, où un superchef affable signe ces papiers. Une file indienne de quémandeurs respectueux attend que le moallem, maître,finisse de passer ses coups de fil, avant de disparaître promptement. Retournez voir le sous-chef en bas qui dit « ça va », et repassez faire coucou au planton. Il vous renvoie à un autre chef, qui signe d’un coup de tampon les précieux papiers. Repassez enfin vous signaler aux moustaches à qui vous aviez remis le demi euro. Leur sourire. Elles vous demandent de laisser formulaire et passeport, et de revenir dans deux heures. Leur faire un grand sourire. Demander au planton « Une heure ou deux heures ? » Il y a de fortes chances qu’amusé, il vous réponde « Une heure » Lui faire un sourire encore plus grand en lui disant « Mon amour, tu es un chef » Se retirer lentement, et avant d’avoir passé la porte de sortie s’entendre appelé par la queue qui s’était formée derrière vous. Les moustaches signent le passeport dans l’instant. La vie est belle. Vous pouvez vous en aller, après une petite heure de speed. Relax.

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26 mai 2003

APRES L’IRAK, LA SYRIE ?

Les rodomontades américaines contre la Syrie.

On y a cru hein ? Damas a fait la une des journaux pour quelques jours avec fracas ! Avec éclat je dirai. Depuis le 8 avril et l’entrée des forces d’occupation dans Bagdad pas moins d’une dizaine de personnalités étrangères se sont déplacées dans la capitale syrienne. Trois chefs d’Etat, iranien, égyptien et soudanais, des ministres des Affaires étrangères à la pelle, le secrétaire générale de la Ligue arabe, des délégations de parlementaires, de journalistes US et j’en passe… Alors bien évidemment pour que du si beau monde se retrouve dans ma ville d’adoption c’est que la situation mérite quelques éclaircissements.

Pour la comprendre, analysons les conséquences régionales de la chute de Saddam. Le plus évident c’est la présence des Américains au Moyen-Orient. Présence musclée, comme on l’a tous vu. Présence qui selon tous les analystes sert miraculeusement les intérêts israéliens. Nous sommes dans une région où un tout petit Etat, un « Etat de merde » disait l’ambassadeur français à Londres, était entouré d’ennemis. Les Américains sont maintenant à Bagdad, le président égyptien et le roi de Jordanie sont leurs inféodés, dépendant financièrement. Arafat est marginalisé par son Premier ministre qui au demeurant est quelqu’un de très bien. Cette présence américaine bouleverse la donne pour la Syrie aussi, qui est aujourd’hui encerclée à l’est et au sud par des régimes hostiles ou ennemis. Toute la région est déstabilisée, sans vision claire de l’avenir.

Damas s’inquiète. Le parti Baas, qui selon l’article 8 de la constitution est « le leader de la société et de l’Etat », a rapidement compris qu’il était en position délicate. En Irak, l’US Air Force a ciblé en priorité les locaux du parti Baas irakien, des moukhabarat, des services de sécurité et de la garde républicaine. Toutes ces cibles constituaient les piliers du pouvoir du régime, comme elles sont ceux du baasisme à l’alaouite. Les alaouites constituent une secte schismatique du chiisme, une des deux grandes branches de l’Islam, dont est issu le président Assad, et de nombreux caciques au pouvoir en Syrie. En clair, et au strict regard du droit international : il y a aussi peu de raisons de s’attaquer la Syrie qu’il n’y en avait de bombarder l’Irak. Saisissant l’acuité de la menace éventuelle, les Syriens ont entrepris avant même la fin de la guerre de réfléchir à la meilleure façon de se réformer par eux-mêmes. Washington ne veut plus de régime militaire. Ne lui donnons pas de prétexte pour nous saccager et nous piller comme cela a été planifié en Irak.

La chance syrienne c’est que le docteur Bashar al-Assad, président de la République, est quelqu’un de tout à fait fréquentable, et qu’on ne voit pas vraiment qui pourrait le remplacer. Bashar n’a pas le passif de son père. Il est certes  bridé par la vieille garde de celui-ci, certes il  commence à donner des signes de conservatisme et de corruption, mais il est jeune, a été partiellement formé à l’étranger, et manifestait lors de son accession au pouvoir un réel esprit de changement.

Escalade verbale et menaces.

La Syrie et le Liban sont les derniers voisins d’Israël à être encore en guerre avec l’Etat hébreu. Les pressions américaines, une fois l’opportunité irakienne saisie, se sont portées sur Damas. Il y a eu une montée en puissance tout à fait captivante à vivre. Fin mars début avril, il ne se passait pas de jour sans que les tenants de l’un ou de l’autre camp ne se tirent dessus à boulets rouges. Mieux qu’un match de rugby. Chaque coup comptait, et les impacts étaient tout autant stratégiques que psychologiques.

Tout a commencé avec cette nébuleuse de néo-conservateurs au mois de février. Ces types n’ont jamais été élus mais puisqu’ils gravitent idéologiquement autour de Rumsfeld, ils sont les satellites du Secrétariat américain à la Défense. Ils l’orientent comme la lune nos marées. Les Wolfowitz, Pearl & Co ont clairement affiché la couleur : après l’Irak, la Syrie. De leur côté les Syriens ont laissé dire et ont joué sur l’enlisement américain en Irak. Ils ont préparé un bourbier à la libanaise. Les milliers de volontaires arabes qui transitaient par la Syrie n’ont pas inversé le sort du champ de bataille, et lorsque le Pentagone a su la guerre gagnée, il a dégainé sans attendre.

Premières accusations américaines « Nous ne trouvons ni armes de destruction massive ni scientifiques en Irak car ils sont cachés en Syrie » La grossièreté de la ficelle n’a pas semblé déranger. Il faut dire qu’après le type d’arguments invoqués pour partir à Bagdad, l’adage « Une fois n’est pas coutume » semble être tombé. Le réel indice de la volonté des Etats Unis d’en découdre serait dorénavant l’énormité du mensonge invoqué. La Syrie a répliqué prudemment. « Nous sommes prêts à faire visiter tous nos sites  à des inspecteurs de l’ONU. Et ce dans le cadre d’un plan régional visant à rendre le Moyen-Orient exempt d’armes de destruction massive » Ce qui est assurément une excellente façon de garantir une paix durable. Les Américains, au regard des stocks colossaux d’Israël, ont laissé tombé l’affaire et ont tiré une deuxième salve.

« La Syrie donne l’asile à des criminels et assure la fuite des Irakiens dont nous avons diffusé l’identité sur un jeu de cartes » Les Syriens trichent alors que nous avions distribué nous-mêmes le jeu. Pas bien ! Damas a joué avec le feu et s’en est mordu les doigts. Saddam Hussein en Syrie, certainement pas (même si des supputations l’imaginent avoir négocié la chute de Bagdad contre un asile russe, en transitant via la Syrie.) D’autres, en revanche, sont passés par ici. Damas a serré les boulons, verrouillé sa frontière, expulsé la famille de Saddam effectivement abritée en ville, et a tout fait pour s’éviter à nouveau ce genre de remarques.

Les accusations américaines de trafic d’armes Syrie-Irak sont tombées par elles-mêmes faute de preuve, et l’Amérique a changé de registre en abattant son joker : Israël. Nous sommes mi-avril, et des responsables du Pentagone qualifient la Syrie « d’état voyou », ce qui est sémantiquement grave. Israël se plaint alors de la menace du Hezbollah sur sa frontière Nord, et de la présence de bureaux d’organisations palestiniennes à Damas. Le Ministre des Affaires étrangères syrien, Farouk al-Chareh, s’emporte, et assimile Washington à l’Allemagne des années trente. Il y a de l’eau dans le gaz. Ballet diplomatique : de Villepin représentant la France, Straw la Grande Bretagne, Palacio l’Espagne font le voyage à Damas pour préparer la venue de Powell. Le big chief rencontrera le Raïs syrien début mai pour discuter paisiblement autour du narguilé de la paix. Assad de son côté joue l’apaisement en faisant parvenir via un parlementaire US un message à Sharon. « Nous sommes toujours prêts pour le dialogue et la paix. »

Terrain miné.

Après les forts en gueule,  les forts en thèmes et une approche politico-diplomatique des problèmes. On cesse de s’invectiver et on commence à discuter. La Syrie prépare le terrain intérieur de deux façons. D’une part, elle verrouille étroitement le Liban, d’autre part, elle amorce  des réformes structurelles.

Le Liban est ce que l’on appelle la « profondeur stratégique » de la Syrie. 20 000 soldats syriens y sont encore déployés, et ce depuis 1976. La communauté maronite libanaise avait a l’époque appelé le grand frère syrien pour stabiliser la guerre civile. Le gouvernement de l’homme d’affaires Rafic Hariri a donc été remanié, des ultra syriens remplaçant les quelques modérés qui y avaient encore un siège. Damas ne souhaite pas se trouver poignardé dans le dos par son protectorat libanais, alors qu’elle engage l’une des parties de bras de fer les plus incertaines de son histoire avec les Etats-Unis.

Sur le front intérieur le Baas a compris la leçon irakienne : plus de régime militaire aux commandes. On gardera les mêmes bonshommes mais on change d’uniforme. Ainsi les enfants des écoles remplaceront dès l’année prochaine la couleur kaki de leur treillis pour un bleu, un rose, un vert ou un jaune cocu. L’ouverture du secteur bancaire est votée dans l’urgence après de longs mois de préparations timides. Une mission administrative française, la mission Bechtel, à ne pas confondre avec la firme américaine de travaux public, rencontre des officiels pour aider la Syrie à se moderniser. Un journaliste emprisonné pour sa liberté de ton est libéré à la veille des rencontres Europe Méditerranée, avec lesquelles la Syrie renoue tout juste.

La Syrie a, pression américaine ou pas, un urgent besoin de se réformer. En douceur si possible. Elle doit s’affranchir des lourdeurs administratives, du népotisme et de la corruption. La patrimonialisation officielle de l’Etat par une mafia n’est plus tenable, cette mafia doit restaurer la confiance entre l’individu et l’Etat, cesser de prendre ses citoyens pour des demeurés en optant pour une propagande et une censure plus soft, refonder le pouvoir sur d’autres bases que la peur et la délation, s’ouvrir à plus de transparence, introduire des doses de démocratie dans les processus de décision pour restaurer le sens des responsabilités de ses cadres, restaurer l’initiative individuelle en facilitant l’investissement privé étranger et national, l’emprunt et les services bancaires. Faute d’entreprendre avec courage ces réformes de fond le régime prend le risque d’imploser à moyen ou long terme. Mais ces réformes doivent être menées prudemment. Le pouvoir est conçu suivant autour d’une structure pyramidale, où chaque élément joue un rôle précis. L’ordre ne circule pas du haut vers le bas, il est le fruit d’une multitude de petits rouages, de concessions, d’arrangements qui, s’ils étaient brutalement mis à jour, feraient s’écrouler toute la pyramide.

Le narguilé de la paix.

Damas sur la scène extérieure joue profil bas, mais continue de fustiger dans ses journaux Américains et Israéliens. La position officielle est la suivante : « Nous ne sommes pas sous pression, nous prenons acte de la nouvelle situation régionale et exprimons comme depuis 10 ans notre désir de dialogue et de paix. »

La Syrie ne trompe son monde qu’à moitié. Effectivement Damas n’est pas va t-en guerre. Qui le serait alors que 200 000 GI’s suffisent à défaire un pays jadis présenté comme la deuxième menace militaire de la région ? Le choix stratégique syrien c’est la paix, mais pas à n’importe quel prix. Les Syriens ne tiennent pas de double langage, comme d’autres autour d’eux. Ainsi Israël avait propagé la rumeur suivant laquelle des négociations de paix secrète avec le petit frère du Raïs avaient été entreprises. Ces allégations ne collent pas avec le mouvement de fond syrien. Elles ont en revanche affolé la « famille »  qui a formellement démenti : il n’y a qu’une tête en Syrie.

Dire que Damas n’est pas sous pression relève avant tout de la méthode Coué. La volonté de ne pas perdre la face est la plus forte. L’opinion publique syrienne pour laquelle le dernier conflit ouvert en 1973, la guerre de Tichrine en Syrie (ou de Kippour chez les Israéliens ou la guerre du Ramadan chez les musulmans), est une victoire arabe ne le pardonnerait pas. Lorsque Colin Powell s’est déplacé ici début mai, il a certainement formulé des exigences. Ce qui a été formellement démenti par la Syrie « Nous avons discuté entre gens bien élevés, il y a eu débat. Powell nous a parlé mais aussi écouté. Nous ne prenons pas nos ordres à Washington. » Dans cette même lignée, Damas après avoir joué la chaise vide au Conseil de Sécurité a fini par voter, fin mai, la levée des sanctions contre l’Irak. Les journaux officiels ne s’y étaient pourtant pas trompés lorsqu’ils dénonçaient cette résolution comme une légitimation à posteriori d’une guerre illégale.

            Aujourd’hui pour arriver à la paix, la Syrie se contenterait d’une stricte application du droit international dans la foulée de la conférence de Madrid qui avait ouvert la voie au processus de paix en 1991, telle qu’elle a été préconisée par la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU du 22 novembre 1967 :  le principe de l’échange de la terre (notamment en ce qui concerne la Syrie le plateau du Golan occupé par Israël) contre la paix. Damas a mis de l’eau dans son thé : si elle préconise toujours un règlement global de la situation, c’est-à-dire incluant tous les acteurs régionaux encore en conflit (Palestiniens, Libanais, Syriens…), elle ne se fait plus le porte-drapeau de toutes les revendications arabes. Le mois dernier elle a annoncé qu’elle accepterait « ce que les Palestiniens accepteraient, » ce qui est radicalement nouveau. Elle n’exige plus, d’autre part, qu’Israël se retire du Golan en condition préalable à la reprise des négociations.

Trois dossiers.

Les trois dossiers qui concernent la Syrie aujourd’hui sont les activités palestiniennes depuis Damas, la présence au Liban avec le soutien du Hezbollah « terroriste » et enfin la relation syro américaine. Le dossier qui sous-tend tous les autres est celui de la paix.

Bachar al-Assad a demandé aux bureaux palestiniens de cesser leurs activités Ceux-ci ne feront rien pour gêner leur protecteur, ils ont donc déplacé au Liban les manifestations prévues en Syrie. Précisons au passage que le fantasme sur ces bureaux est bien réel. Il s’agirait de bureaux de presse dans des appartements de 50 à 70 m2 qui organisent entre autre des voyages pour journalistes dans les camps de réfugiés palestiniens en Syrie.

La présence militaire au Liban est plus délicate à gérer. La France s’est d’ailleurs grossièrement alignée sur la position des Etats-Unis à ce sujet. La Syrie, quoi qu’en dise mes amis libanais, a assuré et continue d’être le garant de la stabilité libanaise. Toutefois si Damas est toujours présent au pays des cèdres, c’est surtout pour des raisons stratégiques évidentes. Opposer un front commun à Israël relève de la survie. L’état hébreu viole tous les jours depuis début mars l’espace aérien libanais, et ne manque jamais une seule occasion de bafouer le droit international. Je suis curieux de lire la liste des résolution de l’ONU ou des conventions sur le droit de la guerre et les devoirs d’une force d’occupation qu’Israël respecte. La frange irrédentiste de chrétiens libanais, qui sont les plus vifs opposants à la Syrie, sont eux-mêmes d’une grande prudence. Secrètement il souhaite le départ syrien, mais officiellement à travers la voix du patriarche Nasrallah Boutros Sfeir ils encouragent Damas à ne pas céder et à rester. Un départ syrien entérinerait la présence de 300 000 réfugiés palestiniens au Liban. Ce dont les chrétiens ne veulent absolument pas.

La Syrie est avec l’Iran « parrain » du Hezbollah. Lorsque le président iranien Kathami a visité le Moyen-Orient ce mois-ci, il a semblé que le parti chiite était voué à se démilitariser et à entrer dans le jeu politique libanais comme une force lambda. Le Hezbollah, c’est cette organisation que l’ancien premier ministre socialiste, alors en fonction, Lionel Jospin avait qualifiée de terroriste, ce qui lui avait valu des jets de pierres palestiniens. Pas mal comme image de futur candidat à la Présidence de la République à la veille de l’Intifada. Le « Parti de Dieu » a toujours agi suivant un scénario strict : ne pas attaquer le premier. Il s’est toujours contenté de répliquer aux agressions militaires israéliennes. Et contrairement au Hamas, au Djihad Islamique ou aux Brigades d’Al Aqsa, il n’a jamais pris que des militaires pour cibles. Son couronnement a eu lieu il y a trois ans, le 25 mai 2000, lorsque Ehud Barak, Premier ministre israélien, s’est retiré du Sud Liban. Cette victoire fut la consécration de la résistance et de la lutte face à l’occupant. Quatre mois plus tard, une guerre des pierres reprenait en Palestine, après une provocation de Ariel Sharon, l’ancien ministre de la défense, actuel premier ministre d’Israël, à Jérusalem. Tant que tout le Liban ne sera pas libéré (il reste la question des fermes de Chebaa toujours sous contrôle israélien), il y a fort à parier que le cheik Nasrallah, leader du Hezbollah, ne renoncera pas au combat. L’armée libanaise n’est pas prête à relever et remplacer les partisans chiites sur la frontière sud.

Les relations américaines peuvent être qualifiées d’hypocrites. Ils finiront par se rouler une pelle à la russe, pronostique t-on parfois à l’ambassade. Depuis Richard Nixon en 1973 qui rouvrait en personne l’ambassade US, plus aucun président américain n’a fait le voyage de Damas. Les Syriens font de nombreux appels du pied à Washington, adoptent une ligne de plus en plus soft, en révisant à la baisse leurs objectifs. Mais l’autre partie fait la sourde oreille. Condolezza Rice, conseillère à la sécurité nationale du président Bush, qui était la dernière mi-mai à sortir du bois, avait qualifié ces relations de « difficiles » alors que Colin Powell quittait Damas. La relation avec Washington est guidée par la recherche d’une paix régionale orchestrée par les Etats-Unis. Le problème c’est que le parrain du processus de paix est aussi le principal soutien d’Israël. Juge et partie, politique du deux poids deux mesures. Les Etats Unis n’ont que faire du droit international, et les seules positions de principe qu’ils adoptent face à la Syrie sont celles que leur dictent directement les intérêts israéliens et de leurs retombées électorales sur le plan américain. Ce schéma peut paraître caricatural. Il ne l’est malheureusement pas. Je ne veux pas me faire l’avocat des Arabes ou le procureur d’Israël. J’essaie simplement de comprendre les enjeux de la paix et en suis arrivé à ces constats.  Le principal blocage à un démarrage syrien et à la normalisation de la région c’est l’alignement inconditionnel de Washington sur les positions d’Israël.

En guise de conclusion : pas de solution.

La Syrie aujourd’hui est confrontée sur la scène internationale à la menace stratégique pressante d’Israël et des Etats-Unis, et sur la scène intérieure à un besoin urgent de se réformer. Que l’ouverture éloigne la dague, c’est le pari de Damas. Ce pari est malheureusement, comme toutes les questions régionales, suspendu au bon vouloir d’Israël, dont les intérêts dictent sa politique à Washington. Sans tomber dans la théorie du complot, souvenons-nous que Sharon est l’homme de l’invasion du Liban, le général qui a couvert les massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila, le politique qui œuvre à la réalisation de l’Eretz-Israël de l’Euphrate au Nil, celui qui gouverne une coalition de colons et d’extrémistes, celui qui a dit NON à Powell sur la feuille de route alors que tout le monde autour de lui disait OUI, et qui finit par l’accepter sous réserves en la vidant de sa substance, celui qui multiplie les promesses de paix en intensifiant la répression d’un peuple indigène, celui dont les lobbys influent plus qu’aucun autre sur la politique de Rumsfeld. Celui en qui la Syrie n’a pas confiance, qui est le seul interlocuteur, et l’instigateur d’un avenir noir au regard du passé.

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19 mai 2003

CHEZ LE BARBIER

Visite chez le barbier pour Pâques. Cela fait quelques jours que j’en parlais. Abou Younes qui est particulièrement dégarni de la tête m’a expliqué qu’il avait lui aussi les cheveux longs quand il était jeune, et que ça ne l’a pas aidé à les conserver. Abou Ahmad veut m’y emmener de force chaque fois qu’on évoque le sujet. Je lui ai dit « Dès que j’ai mon appareil photo on y va ensemble » Il n’y a qu’Ahmad qui me demande de ne pas les couper « Que sera l’Aymeric que je connais  avec des cheveux de mouton ? » Vous savez peut être mon rapport passionnel avec les cheveux : vert, rouge, crête, longs, rasés… Je finis par trouver ces cheveux sales et si ma personnalité s’exprime avant tout dans mes cheveux alors il faut les couper. Pas question d’être une étiquette capillaire. J’ai donc été tiré par la main d’Abou Ahmad chez son coiffeur. Et mon cœur faisait des bonds sous mon polo. Deuxième fois que j’y vais en l’espace de deux longues années. Je n’ai pas une pilosité très nerveuse, il faut l’avouer. Abou Ahmad est hilare, et assure le reportage photo avec Ahmad. Toute la rue finit par entrer à tour de rôle dans la boutique. En particulier Ibrahim, dont le magasin de tapis est en face, et qui vient donner son mot à chaque coup de ciseau. « Mais je t’assure ce coiffeur est un pitre, pourquoi ne me laisses-tu pas te couper les cheveux moi-même ? » Et au coiffeur «  ce garçon est un âne, laisse moi te dire à quelle longueur lui tailler la tête, il ne sait pas ce qui est bon pour lui… » Je veux juste des cheveux courts. Ne plus me poser de question sur l’éventualité d’un coup de main dans les boucles. Ni au réveil, ni au coucher, et encore moins dans la journée. Il y a deux fauteuils dans la boutique, séparés par un vaste lavabo au-dessus duquel on se penche à la fin de la coupe pour un shampoing.

Le barbier entretient une barbe artistique de trois jours.  Tous les clients qui défilent sur le siège voisin sont eux aussi là pour leur barbe. Différentes longueurs, coupes, techniques. Sourires satisfaits et contents en sortant. Le siège est incliné de nature. On me recouvre d’une house verte camouflage, on m’asperge la tête à l’aide d’un vaporisateur. Dernier coup d’œil à mes cheveux plaqués à l’arrière. De face et de dos dans la cascade du jeu des miroirs. On ferme les yeux et Yallah. Sous la toile militaire j’égrène mon passe-temps nerveusement. Puis de plus en plus calmement. Il est huit heures moins cinq, la séance va durer une heure pile poil. Elle s’achèvera par une coupure du courant fréquente à Damas ces jours-ci. La touche finale de l’artiste est donc apportée à la lueur des bougies. C’est d’un charme fou je vous assure ! L’absence d’électricité a de plus le mérite de ne pas avoir une idée trop claire du résultat à la sortie. Le type coupe, coupe, coupe. Les mèches tombent, tombent, tombent les unes après les autres, il m’écorche avec ses ciseaux acérés. Je sens les frissons dans le cou au contact du rasoir sur ma nuque. L’avantage des coiffeurs syriens c’est qu’on peut y fumer, boire le thé et écouter de la musique en plaisantant tranquillement. Le cendrier est incrusté dans l’accoudoir droit du fauteuil. Il se remplit doucement. Après de nombreuses tergiversations avec tous ces gens qui savent mieux que moi ce que je veux.  Après ces âpres négociations, donc, je sors un peu abasourdi de l’échoppe, dans des « Naiman » généralisés.

Je ne sais toujours pas ce que signifie « Naiman » Tout ce que j’ai compris c’est que je dois y répondre « Allah yenaamam aleik », et que c’est l’usage après s’être confié aux mains du barbier. Effectivement je cherche maintenant mon visage chaque fois qu’il croise une glace sans le reconnaître, et porte le deuil des boucles qui battaient dans le désordre du vent, à l’arrière des motos et pick-up qui me servent de taxis en ballade. « Maalesh » (peu importe) c’est de l’histoire ancienne.

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09 mai 2003

FÊTES DE PÂQUES ORIENTALES

La fête de Pâques orthodoxe tombe le premier week-end de mai. Les femmes nettoient à grande eau leur maison. Des marchands de fleurs passent dans les rues, et j’en profite pour peupler ma chambre de rosiers multicolores. Les boutons devraient éclore dans quelques jours. Pas de manifs pour le premier mai. Les chauds rayons du soleil sont en revanche au programme. Ce qui est plutôt agréable après un printemps mitigé, partagé entre les jours de grands vents, ceux de grands froids, ceux de petites pluies, et les fausses alertes trompeuses de quelques jours plus chaleureux. « Dis miss météo, il est là l’été ? »

Toutes les communautés chrétiennes de Syrie ne célèbrent pas la résurrection du Christ en même temps, les orthodoxes s’y prenant après les catholiques. Les chrétiens orientaux suivent en effet le calendrier de Jules César quand nous, en occident, suivons celui d’un pape nommé Grégoire. Le calendrier julien a deux semaines de retard sur le grégorien. Le jeûne du carême dure ici 50 jours et il est très suivi. Les gens continuent de manger, mais s’abstiennent de prendre tout ce qui peu avoir trait à l’animal. Adieu veaux, vaches, cochons, crème, œufs et lait. Régime « sec » de légumes et de pain. La cuisine syrienne est cependant suffisamment variée pour ne pas mourir d’ennui devant un plat de patates à l’eau. Une copine m’a dit toute joyeuse qu’elle avait perdu 5 kilos au cours du carême. « Faites, mon Dieu, que ce soit Pâques tous les jours ! »

La semaine qui précède Pâques est un florilège d’intentions pieuses et de rites populaires fort sympathiques. Indépendamment des messes quotidiennes et autres chemins de croix du vendredi saint, toutes les statues de la Vierge et du Christ qui pullulent au coin des rues sont animées jour et nuit. Bougies, encens, postes de musique cachés dans un coin qui distille des cantiques, signes de croix furtifs ou appuyés au passage devant le saint. Les vieilles femmes sont pour cette semaine imitées par les enfants, les jeunes et les adultes, dans une ferveur extraordinaire. Le néon rouge qui agrémente la statue de Marie dans ma maison diffuse une lumière trop suspecte pour être honnête. Je me demande chaque nuit qui m’attend en rentrant dans ma chambre…

Malheureusement, avec la guerre en Irak, quelques musulmans stupides et illettrés, des fanatiques, ont cru bon  de transposer le conflit impérialiste voisin en un conflit religieux syrien. Deux jeunes filles ont été poignardées à la sortie de la messe quelques semaines avant Pâques, et le jeudi saint une église de Bab Touma a été profanée… Ces affaires ont bien entendu été étouffées. Le régime aurait mis de gros moyens en œuvre pour remonter au cerveau qui a armé ces jeunes bras palestiniens, descendu d’un camp voisin porter le fer en ville. Inutile de s’alarmer, ces cas sont exceptionnels. Je ne qualifierai pas les relations islamo-chrétiennes de cordiales, mais je dirai néanmoins qu’elle sont paisibles. La Syrie demeure un pays où cohabitent plus de trois milles groupes et sectes, dans une paix de plomb garantie par le parti Baath.

Le dimanche de Pâques est un jour important. Le quartier chrétien s’emplit de voisins endimanchés, les filles arborent des minijupes (remarquables et appréciées), les portes des maisons sont ouvertes, et chacun rend visite à chacun. On sait à l’avance qui reste chez lui et qui bouge pour ce jour. Les enfants ont peint des œufs durs de couleurs vives qu’ils s’écrasent deux par deux en se souhaitant de bons vœux. Toute la semaine les familles se retrouveront, et les amis discuteront chez les uns chez les autres. Renouant enfin avec l’alcool et la bonne chère. Christ est ressuscité !

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12 avril 2003

DOMINIQUE DE VILLEPIN A DAMAS

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n hussard au pas de charge.            

Branle-bas de combat à l’ambassade ce samedi : le Ministre est en déplacement à Damas. En tant que stagiaire la pénible mission de confectionner des dossiers de presse pour la délégation qui l’accompagne me revient. Adieu week-end béni. Tout le samedi, seul à l’ambassade, à tempêter contre la photocopieuse. Il y a plus réjouissant. « Secrétaire de luxe » me disait l’ami Yuri… De Villepin arrive d’Egypte vers 16 heures. Il a une heure et demie de retard et vient de prononcer un discours remarqué pour relancer le processus de paix au Proche-Orient. Qui écoute encore un ministre français ? Il fonce au palais présidentiel rencontrer Bachar al Assad. Pendant qu’une conférence de presse se prépare à l’hôtel Méridien. Il y a là toute la petite bande de l’ambassade et du consulat, cercle quasi familial et restreint. La consul, le colonel, les agents de sécurité, M. Glasman, le politique de la chancellerie… Au neuvième étage je retrouve Nada, ma boss, dépassée par cet événement qu’elle a pourtant fort bien organisé. Une dizaine de caméras, des dizaines de journalistes, deux ou trois équipes de France 2, presse française, libanaise, CNN, allemande. La totale. La Syrie est aujourd’hui dans le collimateur américain, mais aussi l’alliée de la France à l’ONU dans la fronde multilatéraliste. La rencontre Bachar-de Villepin suivie du point presse de Villepin-Al-Chareh est donc un hit du moment. Les deux ministres des Affaires étrangères se font prier. Une blague court pour expliquer le retard de de Villepin. Il se serait arrêté en rentrant du palais présidentiel saluer… Saddam Hussein caché à l’ambassade de Russie. On s’amuse comme on peut. Il y a Renaud Girard du Figaro, qui avait signé un papier remarquable  sur la route Bagdad-Damas. Ce type a le physique d’une tortue, un de ces animaux protohistoriques, avec son grand crâne et ses lèvres de cétacé. Un rire gêné qui disparaît. Plus disponible que la fois où nous étions rencontrés dans un bureau de l’ambassade. Il a quitté la France le 30 janvier et serait content de rentrer bientôt. La correspondante d’une radio allemande, rencontrée le premier jour de la guerre dans les manifs, est surprise de me trouver en costard. Le colonel me demande pour une énième fois la date du retour de vacances de mon coiffeur… Les services syriens sont une fois de plus discrets et intrigants à filmer longuement tous les participants. Rien ne leur échappe à ceux là.

Les caméras prennent position : les ministres arrivent. Ils doivent se frayer un passage à travers la meute des journalistes. Al-Chareh, puissance invitante, prend la parole le premier, puis de Villepin. Discours rodé. Première question d’un célèbre journal saoudien. Une autre de Renaud Girard. On ne traite que de la crise iraquienne. Urgence humanitaire d’un coté et escalade verbale de l’autre. Villepin explique que le temps est venu de prendre « sa canne et son chapeau de pèlerin pour faire le tour des pays de la région, et construire un dialogue qui conduira à la paix. » On pourrait lui rétorquer qu’après le soutien chiraquien de dernière minute à l’armée américaine c’est surtout le temps « d’avaler son chapeau. » Les relations bilatérales ont été sacrifiées dans l’introduction. Elle me semblent pourtant autrement plus fondatrices et importantes sur le long terme que ces positionnements de dupe sur la scène internationale. Premier accroc avec le correspondant de RFI qui demande des nouvelles des droits de l’homme, de  la démocratie et d’un journaliste emprisonné depuis décembre. Al-Chareh esquive « Bien sûr la Syrie a du retard dans la situation des Droits de l’Homme, mais le président Assad qui a commencé l’ouverture du pays il y a deux ans a été largement occupé par la situation régionale depuis » Les questions s’enchaînent. On en vient à l’anglais, et le ton jusque-là mesuré et calculé s’emballe. De Villepin a toujours le même discours rodé, sans originalité. Al-Chareh lui au contraire est excellent de spontanéité et de persuasion. On a toute la mentalité arabe en quelques mots « Israël doit savoir qu’il devra un jour payer ses manœuvres d’aujourd’hui… » Il compare la situation à 1938, et l’Amérique de Bush à l’Allemagne d’Hitler. De Villepin s’étouffe dans un rire coincé. Renaud Girard et d’autre le sentent, ils mènent la charge et demande avec insistance au Syrien à quand remontent ses derniers contacts avec les Etats Unis. Il ne reconnaîtra qu’une lettre de Powel, à la veille de la résolution n°1441. Il lui promettait que la résolution ne serait pas la porte ouverte à une intervention en l’Irak. Demi victoire pour la presse. La délégation s’en va dans un tourbillon de flashes et de questions à la levée. La salle se vide rapidement. Brève discussion avec la journaliste de CNN, à qui une mère française a appris la langue de Molière. On remarque les meilleurs à la fin, Glasman sert d’interprète à Girard avec un Syrien à l’écart, à priori plus bavard que son ministre. Chapeau messieurs.

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11 avril 2003

BALADE DANS MA RUE PREFEREE

La vie continue en Syrie, elle ne s’est pas arrêté avec le bruit démocratique des rangers chez les voisins. Si vous ne me croyez pas, voici une invitation à me suivre dans ma rue préférée. Le lieu de mes promenades favorites. En plein cœur de la vieille ville. Elle est parallèle à la « Via Recta », celle que les Romains avaient tracée droite d’un bout à l’autre des remparts voilà 2000 ans. Sur un plan on vous apprendra qu’elle s’appelle Al Qaimariah, moi je ne lui ai jamais connu d’autres noms que ceux des échoppes et cafés qui la bordent. J’habite à l’est de la ville, dans le quartier chrétien de Bab Touma, la porte de Thomas. C’est cette rue qui conduit à la Mosquée des Omeyyades. Treize siècles d’âge et quatrième lieu saint de l’Islam.

Tout au début de la rue, sur la gauche il y a une grande boulangerie. On s’arrête le long de la vitrine pour manger un croissant au chocolat ou au fromage. A moins de préférer les sièges déglingués du barbier. Ce n’est pas mon truc. La rue n’est pas trop large, quelques mètres. Elle s’évase en avançant, mais ses trottoirs restent étroits. Chaque boutique déborde largement sur la chaussée. Vélos, piétons, voitures, carrioles à cheval et tracteurs s’y croisent dans le bruit des klaxons et l’odeur des gaz. Peu importe. J’aime. De gros pavés noirs et lisses assurent au flâneur un pas assuré et confortable. Propice à tous les tours de tête. On ne sait pas où donner des yeux. Chaque maison est un appel à la curiosité. A la faveur d’une porte ouverte et refermée aussitôt, on devine les familles qui se reposent, des femmes préparant le repas, des enfants qui jouent dans une cour. Des amis qui prennent le thé. La rue vit. De sa belle vie. Atelier de mécano, réparateur de vélo, buanderie ou magasin d’antiquités pour les touristes qui viendraient s’y aventurer. On y trouve de tout. Mixité sociale absolue. En y repassant tous les jours pour le plaisir, on s’habitue aux visages, sourires et poignées de mains, rires et « Tafadal !» (Je t’en prie) hospitaliers. La rue est bruit, murmure et vent. Ce sont les grésillements d’une télé, les notes d’un poste de radio, des retrouvailles et des ruptures, haussements de ton et baisers amicaux à grands coups de « Habibi » (chéri). Le silence n’existe pas.

Au premier croisement, dans l’angle sur la gauche, un type prépare des pains ronds sur une plaque bombée, jusque tard dans la nuit. Il ne ferme qu’avec les derniers clients de la Moulayya et du café Al Baal. Ces deux endroits sont magiques, prisés par une jeunesse sage mais délurée, étudiante et sérieuse. Le café de la Moulayya a été ouvert par un artiste qui l’a décoré à son goût. Dans une vieille maison, forcément, où chaque coin évoque une ambiance différent. De la musique douce, orientale, y distille l’odeur fruitée du narguilé. On le fume à plusieurs, en sirotant un jus de fruits frais. Un hammam est posté en faction un peu plus loin en continuant sur la droite. Ses bandes de pierres horizontales noires et blanche le marquent du XIXme siècle. L’épaisseur de ses murs et la hauteur de son toit me rassurent, quand bien même il inquiéterait le passant surpris par la nuit. On continue. Avec, sans ralentir, une fenêtre à barreaux qui ouvre sur la cour d’une mosquée. Magique. Pierres noires, blanches, et ocre. XVIIIme siècle. Arbre verdoyant, salle de prière reposante rien qu’à la vue. Un havre de paix tourné vers Dieu au cœur du monde. Il y a encore ce type qui parle français. Il vend les bougies qu’il imagine et vous salue de la main. Un autre grave des Cd et les propose au chaland dans un assourdissement de Pop ou d’Oum Koulthoum. Un restaurant réputé, un tourneur, un sculpteur sur bois, des marchands de jean’s, de nombreux coiffeurs…  Tout le monde se connaît et s’apprécie. On se sait au pays d’Aladin. Ne manque que le vent du large pour y croiser Sindbad.

En continuant vers la mosquée arrêtez-vous chez le boulanger, à gauche. J’y suis arrivé un soir par hasard. Jour tombant, depuis une colline qui s’élève à côté. Douce et mystérieuse. Marche dans la direction du magasin d’Ibrahim, un marchand de tapis qui m’enseigne le « Tawilé », ou trictrac en français. C’est encore l’hiver, les boutiques se ferment. Dimanche soir. Premier jour de la semaine. On fait les comptes d’une journée ordinaire. Avant la guerre. En passant devant la vitrine fatiguée d’un boulanger des notes de Oud, luth, viennent me distraire. Un type avec une face de truand, chapeau autrichien sur la tête, chante des mélodies anciennes. Dans une langue oubliée. Quelques garçons sont assis là, les yeux à moitié clos, à moitié ouverts, et fredonnent des refrains graves. Légers. Une Robbaïyat d’Omar Khayyam achève de me séduire. « Passe le temps béni de ma jeunesse,- Pour oublier je me verse du vin. – Il est amer ? C’est ainsi qu’il me plait,- Cette amertume est le goût de ma vie. » Ahmad, un Egyptien, dort sous le comptoir. Il me traduit les plus jolies chansons d’amour que je n’ai jamais entendues. Mots simples et frustres. Le courant passe. Il y a Abdou, grand barbu. Nous avons le même âge et lui aussi pense à une fille loin de lui. Et puis Tarek, explosé par des pilules qui le font voyager. Et aussi Gayyath, au coeur d’enfant. Et encore Hussein, un gamin de province qui travaille ici. Et puis Abou Hamza, le gérant du restau à falafel d’à côté qui s’en va embrasser sa femme. Nous resterons de longues nuits à discuter, rire, partager un repas, un thé, dans une chambre ou à la chaleur du four, fumer sur une terrasse. A l’ombre de la Lune. Ils sont ma drogue quotidienne ces temps-ci. Ahmad surtout. Son histoire dépasse l’imagination. On en parlera une autre fois.

En continuant la rue on arrive à un décrochement que marquent de hautes colonnes romaines, vestiges du temple de Jupiter. Après une petite place la rue, se fait plus étroite, enfoncée et obscure. Sans qu’on s’en rende compte, la profondeur s’élargit subitement, une fontaine, où des chevaux viennent parfois se désaltérer, s’ouvre sur la gauche. Au bout, deux cafés se donnent la réplique, encadrant une esplanade ombragée. Des hommes fument la pipe à eau, cigarettes et boissons chaudes. Des Allemandes se reposent d’une journée touristique, des filles discutent tranquillement. Nous sommes arrivés à la mosquée. De grand murs d’enceinte la délimitent, les grosses pierres à la base sont romaines. Elles ont été consolidées par de plus petites, chrétiennes. Les fondations sont païennes, dédiées à Baal. Abou Ahmad m’emmène avec lui à la prière du vendredi. Pied droit pour entrer. Le gauche sera celui de la sortie. Comme il est connu ici nous laissons directement nos chaussures chez le garde, et faisons nos ablutions dans un bassin à l’opposé de cette porte. Puis on pénètre dans la salle de prière : gigantisme de la coupole, des tapis et de la décoration. L’imam prêche. Il parle et on l’écoute. Ses mots sont des ordres. A la fin du discours la prière peut commencer, rythmée par le verbe de Dieu, sa révélation, et par l’enseignement du prophète. « Allah Akbar ! » Une si belle phrase pour un mécréant. « Si tu cherches la vérité, tu la trouveras » me rassure un Tunisien.

Cette nuit encore « ma » rue retentira de nouveaux rires, les échoppes baisseront leurs rideaux de fer avec les étoiles, et les chats investiront la place. Seigneurs de la nuit. Ils feront l’amour sous le châssis d’un bagnole déglinguée, à l’ombre de la lune. Sous la protection d’Allah, loin du pas menaçant des noceurs. Ce soir encore je ne trouverai pas le sommeil avant d’avoir épuisé mon saoul d’amour et d’amitié.

Posté par piranhas à 18:06 - SYRIE : AUTOUR D'UNE GUERRE - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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