Delacroix_le_massacre

« Le salon de 1824 s'ouvrit.

           Tous les regards étaient tournés vers la Grèce. Les souvenirs de notre jeunesse faisaient de la propagande, et recrutaient hommes, argent, poésies, peintures, concerts. On chantait, on peignait, on versifiait, on quêtait en faveur des Grecs. Quiconque se fût déclaré turcophile eût risqué d'être lapidé comme saint Etienne. Delacroix exposa son fameux Massacre de Scio.
           Bon Dieu ! vous qui étiez de ce temps-là, avez-vous oublié les clameurs qui fit pousser cette peinture, qui apparaissait à la fois rude dans sa composition, violente dans sa forme, et, cependant, pleine de poésie et de grâce ? Vous rappelez-vous la jeune fille attachée à la queue d'un cheval ? Comme elle était frêle et facile à briser ! Comme on comprenait qu'au contact des cailloux, au choc des rochers, aux pointes des ronces, tout ce corps s'effeuillerait ainsi que les pétales d'une rose, se disperserait ainsi que des flocons de neige !

           Or, cette fois, le Rubicon était passé, la lance jetée, la guerre déclarée. Le jeune peintre venait de rompre avec toute l'école impériale. En franchissant le précipice qui séparait le passé de l'avenir, il avait poussé du pied la planche dans l'abîme, et, eût-il voulu revenir sur ses pas la chose lui était désormais impossible. A partir de ce moment – chose rare, à vingt-six ans ! – Delacroix fut proclamé un maître, fit école, et eut, non pas des élèves, mais des disciples, des admirateurs, des fanatiques.

On chercha qui lui opposer ; on exhuma l'homme qui lui était le plus dissemblable en tous points, pour se rallier autour de lui : on découvrit Ingres ; on l'exalta, on le proclama, on le couronna en haine de Delacroix.
Comme du temps de l'invasion des Huns, des Burgondes et des Wisigoths, on cria aux barbares, on invoqua sainte Geneviève, on adjura le roi, on supplia le pape !
           Ingres dut, certes, sa recrudescence de réputation, non point à l'amour et à l'admiration qu'inspiraient ses grisailles, mais à la terreur et à la haine qu'inspirait le pinceau fulgurant de Delacroix.
Tous les hommes au-dessus de cinquante ans furent pour Ingres ; tous les jeunes gens au-dessous de trente ans furent pour Delacroix. (...)

Thiers, au reste, ne manqua pas plus à l'auteur du Massacre de Scio qu'il n'avait manqué à l'auteur du Dante. Un article non moins louangeur que le premier, et tout surpris de se trouver dans les colonnes du classique Constitutionnel, vint en aide à Delacroix dans cette mêlée où, comme au temps de L'Iliade, les dieux de l'art ne dédaignaient pas de combattre ainsi que de simples mortels.
         
Le gouvernement eut en quelque sorte la main forcée par Gérard, Gros et M. de Forbin. Ce dernier, au nom du roi, acheta le Massacre de Scio six mille francs pour le musée du Luxembourg. »

Alexandre DUMAS (père), Mémoires

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