Suite à un premier voyage en Novembre 2000, découverte d’un pays schizophrène.

Mouassal fruité ou tabac nature ? Le narguilé est le symbole actuel de la jeunesse syrienne. La mode depuis quelques années est en effet à la pipe à eau. « Et à part ça, qu’est-ce que tu fais après la fac ? - Je fume ! ». La nouvelle génération bousille son temps dans des chimères, fume sa jeunesse à grande bouffées. Un peuple en devenir se consume lentement, faute d’ouverture et de liberté. Il est strictement interdit de parler politique en Syrie. Premier postulat. Toutes nos conversations nous y ramènent. Grande évidence. La grande phrase qui revient toujours en début de conversation c’est « Tout va bien vous savez. Nous sommes heureux de vivre ici. » La chute de chacun des échanges avec des jeunes est sensiblement différente « Tu ne pourrais pas m’aider pour un visa vers la France, s’il te plait ? ». Comme s’il y avait deux Syrie. Une officielle, décorée des portraits du président Assad et de sa famille. Une Syrie qui se porte bien,  l’endroit. Et une autre qui apparaît en grattant les affiches de la première, où règne un grand désespoir et de profondes frustrations, le revers de la pièce.

Je suis tombé amoureux de la Syrie, la beauté des paysages, la chaleur des habitants, la richesse de son patrimoine. Un français à Alep expliquait se heurter à l’incompréhension des Syriens lorsqu’il leur expliquait qu’il voulait vivre ici. Le rêve partagé par toute la nouvelle génération est en effet de s’expatrier en Europe. La plupart des garçons y cherchent d’ailleurs une fiancée. Tu comprends : « Je gagne 10$ pour 6 jours de travail alors que mon oncle, coiffeur au Canada, les gagne en une heure ! » Ici il n’y a pas de système de Sécurité Sociale et les médecins des hôpitaux publics sont si peu payés qu’ils renvoient régulièrement les malades vers leurs propres cliniques privées, seul moyen de mettre du beurre dans les épinards, du tarator dans le hoummos. Si tu es malade et pauvre, seule la charité d’un autre pourra te sauver. L’état syrien n’est pourtant pas dépourvu de ressources, c’est la répartition des dépenses publiques qui est disproportionnée. Alors que 75% du budget est consacré à l’armée et la défense, les parts pour l’éducation et de la santé sont quasi symboliques.

La jeunesse syrienne n’est pas particulièrement l’objet de toutes les attentions du régime. La récente mode du narguilé cache une inactivité profonde. Les animations du centre culturel français semblent les seuls rassemblements populaires. Il fallait voir la foule bigarrée littéralement exploser à Damas, alors que les chanteurs du groupe de rap français Intik montaient sur scène. Chaque garçon qui n’est pas fils unique, passe deux années de sa vie sous les drapeaux. C’est souvent des années déterminantes dans la vie d’un homme, on n’a pas tous les jours vingt ans. C’est toujours un drame dans les familles pauvres où six personnes vivent une fois le loyer payé avec 1 200 francs par mois. Chaque salaire est vital, tout simplement. La télévision par satellite est une autre façon de s’échapper. Elle est interdite mais fleurit sur tous les toits. Les combats de catch des chaînes du Golfe ont la cote dans les restos. Un francophone est plus affirmatif, « Le gouvernement à beau nier les pulsions de la population, ce sont les films pornos qu’on regarde à la maison. Pourquoi regarder TV5, CNN ou Rai Uno ? »

Question sexe aussi, la langue de bois est le dialecte officiel. Ca n’existe pas. Attention ! En discutant un peu j’apprends très rapidement qu’une prostituée coûte 4 dollars de l’heure dans les hôtels damascènes. Les garçons ont souvent plusieurs petites amies, en plus de leurs visites au bordel. Ils les abandonnent lors du mariage. Les filles, elles, doivent rester vierges pour le lit nuptial. Mais ça ne les empêche pas d’accepter la sodomie avant le mariage… Beaucoup d’enfants naîtront du mariage, ils sont un signe de bonheur, le souvenir d’un bon moment avec sa femme, mais aussi une assurance vieillesse. En restant assis une bonne heure devant la grande mosquée des Omeyyades, à Damas, j’ai eu la chance de me faire draguer par deux hommes. C’était la sortie de la prière du vendredi. La technique est implacable, « I love you, come with me… » L’attitude est fréquente, l’homosexualité franche, brutale « He wants you… »

Question économie, les disparités sont phénoménales. En louant un bus à Alep je suis passé en une heure de quartiers ultra riches aux bidonvilles. Le chauffeur explose de rire, « Avec une villa ici tu rachètes tout le quartier à côté. » Les islamistes ont très bonne presse face à la drogue, l’insécurité et la prostitution. Les filles sont obligatoirement voilées pour rentrer chez elles le soir. Aussi c’est une véritable libération pour les jeunes de discuter avec un étranger. On les sent se libérer d’une masse d’interrogations et de questions sur la culture occidentale. Vient ensuite le tour étonnant de la confession, où chacun parle sans tabou de son pays, comme on se soulage d’un poids.

L’information est filtrée, elle circule très peu. Les journaux politiques populaires choisissent des pin-up pour la une. Internet est ultra contrôlé. Toute adresse URL comprenant le mot mail est automatiquement bloquée par le serveur officiel syrien. Adieu les Yahoo et autres Hotmail. L’état contrôle tout, c’est comme le courrier destiné aux étrangers qui est fréquemment ouvert par le deuxième bureau. « Avant même que j’ai pensé du mal d’un Syrien la police le sait. » m’affirme un Libanais.

Si la politique intérieure est un vrai tabou, les relations internationales sont le fruit d’un large consensus. La Syrie est toujours en état de guerre avec Israël, qui occupe militairement le plateau du Golan, sans manifester la volonté pacifique du retrait. Cette terre frontière est en effet riche en eau, le problème clef des nombreux conflits régionaux. Par ailleurs, la  fraction radicale des Libanais chrétiens vous expliqueront que la République Arabe Syrienne occupe leur pays, comme l’Allemagne nazie occupait la France durant la seconde guerre mondiale. Des tensions très vives éclatent aussi ponctuellement avec le voisin turc, particulièrement avare en eau, l’allié privilégié avec Israël de Washington au Moyen-Orient. Voilà la situation militaire.

Vient le tour du politique, un autre sac de nœuds. Par application de la théorie du contournement, l’allié stratégique de la Syrie sunnite est l’Iran chiite, en conflit avec l’Irak, le rival baasiste de la Syrie et son voisin. Le jeu complexe des alliances bouleverse l’équilibre des blocs ô combien non monolithiques du Proche-Orient. Le Golan reste dans la rue une cause populaire, les yeux brillent, la voix s’enflamme « Dans un an ou deux nous le regagnerons, dans un an ou deux, la Paix. » Un proche intervient « Du moins un jour… »

Le bouc émissaire est rapidement nommé : les Etats-Unis, responsables de beaucoup de maux. Le grand Satan voué aux gémonies. Le rapport de forces est par trop inégal, le match est truqué. Nous avons donc beaucoup ri avec les Syriens des décomptes de voix en Floride pour les élections présidentielles américaines. Comme il le disent eux-mêmes « Nous au moins, nous avons la chance de connaître le nom du président avant que le scrutin commence ! » Grâce à Dieu ! Nous sommes français. Quoi qu’il vaille dans ses affaires hexagonales, le Président de la République est plus populaire ici que l’équipe de foot de Marseille « Allez la France, Vive Chirac. »

La religion enfin. « Allah est grand et Mahomet est son prophète ». Première phrase du croyant, je vis le mois du Ramadan dans des pays musulmans. C’est tout un peuple qui change de rythme. Je ne sais pas ce que la visite de l’Arabie Saoudite sera, mais l’expérience syrienne est plutôt concluante. 80% de musulmans et 20% de chrétiens, l’œcuménisme bat son plein. Les relations entre monothéistes ne risquent pas de dégénérer comme dans les Balkans. Une myriade de rites chrétiens sont célébrés et tolérés. Tout se passe bien même si tout pourrait se passer mieux. Le chef religieux a la particularité d’être aussi une autorité temporelle, le mariage civil n’existe pas. Les patriarches délivrent donc un grand nombre de documents indispensables à l’état civil. C’est ainsi qu’on nous a rapporté l’histoire absurde d’un garçon musulman de 18 ans, qui n’a pas de papiers d’identité. Sa conversion à Jésus-Christ n’est pas reconnue par l’administration. Il est un fantôme administratif.

L’entente entre les croyants n’est pas aussi claire qu’on voudrait le suggérer. La majorité de la population est en effet sunnite. Ce courant légitimiste reste fidèle à Mahomet. Plutôt conservateurs, les sunnites sont l’ancienne bourgeoisie dirigeante. Damas, Alep, Homs et Hama sont leurs bastions, ils représentent toujours les grandes fortunes du pays. Le hic vient de la famille Assad, la famille du président elle même. Hafez est en effet un Alaouite, il vient de la région côtière. Son Islam, issu du chiisme, est plus ouvert, mais largement minoritaire. Les sunnites ne considèrent pas les chiites comme des musulmans. Or depuis trente ans les Alaouites ont noyauté le pouvoir, le pays tout entier leur appartient. Ils occupent les meilleures places dans l’armée, dans l’administration… Nulle raison de s’étonner de voir la ville portuaire de Lattaquié exclusivement recouverte par des portraits officiels. Les couleurs de la Syrie et du Baas y flottent allègrement. La devise alaouite est limpide « Si tu es avec Assad, tu es avec toi-même. »

Très sévère avec ses opposants, Hafez Al Assad n’a pas hésité à réprimer dans le sang le mouvement sunnite des frères musulmans ou encore celui de son propre frère Rifaat qui prenait trop de liberté. A la mort du père, en 2000, le seul à avoir été préparé au pouvoir était son fils aîné Bassel. Mais Bassel s’était tué dans un accident de voiture en 1994. Son frère Bachar, ophtalmo à Londres, a été rappelé in extremis. Ce qui fait dire au peuple que le nouveau président aurait bien besoin de lunettes. Les ministres de Bachar sont plus au fait que lui d’un grand nombre de dossiers. L’exercice du pouvoir est souvent une question de savoir… D’après des Alépins, seuls les islamistes auraient pu offrir une alternative politique, mais elle serait nécessairement passée par un bain de sang. La chute vient d’elle-même « Il y aura un jour un bain de sang, un jour. »

Le grand mot qui revient partout, toujours et partout est « un jour ». Des élections au processus plus démocratique, des distributeurs de monnaie, l’Internet world.wide.web pour tous, l’absence de peur au simple nom du président, la fin de la mainmise de la police secrète, les moukhabarat… Un jour la Syrie s’ouvrira, un jour l’hospitalité ne sera plus un mot destiné aux seuls étrangers, un jour le pays décollera, la paix reviendra. Ce jour hante nos hôtes sans relâche. Ce jour est attendu par tout un peuple qui le soupire comme un prière, ce jour nul ne sait quand il viendra mais tous espèrent qu’il arrivera … un jour.