Après la chute de la statue : la capitale des Abbasides sous bannière américaine.

Entre Tigre et Euphrate pousse un arbre planté par Adam, à l’endroit où les deux rivières se joignent pour former le Chatt al Arab. Chassé par Dieu du jardin d’Eden, le premier homme avait pleuré des jours durant jusqu’à ce que la plante sorte du sol, nourrie par des larmes du prophète. L’arbre est aujourd’hui desséché, mais reste le symbole du néant terrestre. Il est vénéré par les trois grandes religions monothéistes, symbole d’éternité de la vie et de la mort, du paradis et de l’enfer. Qu’il soit au sud de l’Irak n’est pas anodin: il est le fruit de la terre qui vit naître la civilisation. Terre qui fut cent fois maître de la terre, cent fois défaite, cent fois ruinée, brûlée, anéantie. L’Irak, cent fois reconstruit, terre de cendre, de sable, de plaines fertiles et de montagnes douces. C’est en Irak que meurt Alexandre et depuis l’Irak que règnent les califes Abbassides alors que l’Europe est plongée dans les ténèbres du Moyen Age. L’Irak du code d’Hammourabi et des puits de pétrole. Irak berceau d’Abraham, terrain de la dernière démonstration de force américaine, menée officiellement pour défaire un tyran. Voyager en Irak, c’est partager avec un peuple martyr l’effondrement général du pays. Respirer le même air de liberté après 34 ans de dictature, 23 ans de guerre et d’embargo. Vivre l’anarchie, le danger et la joie. Comprendre comment ces hommes se lâchent, comment ils tiennent, comment ils souffrent, comment ils rient. Et saisir l’éternité de l’histoire humaine, du chaos originel.

La route de d’Amman à Bagdad est longue et désertique. Entrer en Irak relève d’un jeu d’enfant. De nombreux taxis attendent le chaland en Jordanie. Ils conduisent en une douzaine d’heures jusqu’à la capitale irakienne. Le bus de nuit est moins rapide. Pour 15$ les Irakiens qui avaient fui les combats reviennent au pays. Avec eux des étudiants yéménites qui s’étaient sauvés de Bagdad où ils étudiaient, et rentrent finir leurs études. A la frontière, nul besoin de descendre du bus, une patrouille d’Américains en armes, monte à bord pour contrôler les passeports. Ils sont accompagnés d’un traducteur arabe. « As Salam Aleikum ! » Premier contact cordial et surprenant pour tous ces voyageurs angoissés à l’idée de ne plus se sentir chez eux. « Et si les Américains n’étaient pas des diables ? » On les scrute sans broncher, on observe leur blindé depuis une fente dans les rideaux, et chacun sourit en observant un GI vraiment tout petit. Le traducteur sent les sourires, et les explique au private Pinada qui rougit de confusion « They say you are a short man private Pinada ! Are You ? » Eclats de rires généralisés, « Welcome in Irak ! » Private Pinada, encore lui, se fait tirer les oreilles par l’Arabe en descendant. Celui-ci désespère d’entendre un « Maa-assalama » (au revoir) correct. Bonne ambiance. Sur l’autoroute on double de nombreux camions en provenance d’Aqaba en Jordanie. Le bus croise aussi des colonnes de chars abandonnés, des carcasses bombardées, des ponts éventrés... L’Irak sort à peine de son dernier conflit.

Ce n’est qu’en s’approchant de Bagdad qu’on renoue avec la coalition , dont la présence est très discrète tout au long du voyage. Humer et blindés patrouillent deux par deux. A bord, des gamins de 18 à 25 ans, crispés sur leur fusil mitrailleur, harnachés et aux aguets. Ils sont les cibles idéales et quotidiennes des fedayyines de Saddam. Ces derniers fidèles font régner la terreur sur un triangle sunnite formé des villes de Bagdad au centre, Faloujah à l’Ouest et Tikrit au Nord. En interrogeant des soldats américains à travers l’Irak, on comprend qu’ils sont en difficulté partout, et perdent des hommes dans tout le pays. En interrogeant des Irakiens à travers l’Irak, on comprend que ces feddayyines sont le cadet des soucis de la jeunesse. Ils sont un groupe minoritaire appartenant à une élite honnie.  « Le peuple d’Irak est fatigué » entend-t-on des rives du Tigre à celles de l’Euphrate. «Nous ne nous sommes pas battus cette fois ci car cette guerre était celle de Saddam Hussein, pas la  nôtre. Nous ne sommes pas des fedayyines et étions heureux de la délivrance américaine. L’Irak est un pays riche qui veut retrouver sa puissance passée, nous voulons du travail et vivre en paix, penser à notre avenir et à celui de nos enfants. »

La présence d’armes de destruction massive a été le prétexte de la volonté américaine de faire tomber Saddam Hussein. Dans les mois qui ont suivi, ce prétexte s’est publiquement révélé fallacieux, fabriqué, scandaleux. Soit. Mais la cause était juste. Comme il y a eu des retours d’URSS, il y aurait de nombreux "Retour d’Irak", si nos belles plumes engagées derrière la défense de l’ordre international se donnaient la peine d’y voyager. La première question qu’un Irakien posera à un Français le déroutera « Pourquoi la France a t-elle soutenu Saddam ? Quelles étaient les relations qui unissaient notre tyran à votre président ? Pourquoi vous êtes-vous opposés à la guerre ? Nous en avions besoin. » On a beaucoup protesté contre l’unilatéralisme américain. On a eu raison. On a eu tort. Cette guerre était bonne pour les Irakiens. En traversant rapidement l’Irak du Nord au Sud on voit que les principaux objectifs des  US ont été les bureaux des services de sécurité, ceux du parti Baas, les palais de Saddam et les installations militaires. Ce qui saute aux yeux ce n’est pas une guerre contre les civils mais pour les libérer, et faire tomber un régime. En sortant son carton rouge du veto, la France s’est attirée la reconnaissance des petits pays du globe. Aux pays des braves et des sans peurs, au pays des Irakiens, elle passe surtout pour lâche. Elle s’est de surcroît, selon les Irakiens, fermée toute participation à une modélisation du globe à ses valeurs. Conclusion, les Américains règnent en maître sans s’y être préparés, et au final tout le monde risque d’être perdant. Les Irakiens faute de vainqueur sachant les comprendre et les aider comme un grand frère. Les Américains car c’est après la bataille qu’ils risquent vraiment de s’embourber. Depuis trois mois ils sont incapables de montrer leur volonté de faire de l’Irak un exemple pour le Moyen-Orient. Enfin ceux qui ont refusé de les suivre donnent la triste impression de poursuivre une politique de grandeur sans en avoir les moyens. 

Aujourd’hui Américains et les Britanniques gèrent l’Irak. On ne peut pas dire qu’ils le gouvernent étant donné qu’il n’y a aucun attribut étatique en fonction. Le pays est plongé dans l’anarchie. Plus que de faire régner l’ordre, les soldats occidentaux cherchent à protéger leur vies. Clivage entre les différentes zones d’occupation ? Les zones administrées par les Américains souhaiteraient la présence des Britanniques dont on loue « l’expérience coloniale » et la modération. Les habitants des zones administrées par les Britanniques espèrent, eux, que les Américains viendront s’occuper d’eux, car au moins quand ils tapent, ils tapent fort. On m’a expliqué, pince sans rire, qu’il y a deux façons de gouverner l’Irak « soit par la force, soit en remplissant les ventres. » Aujourd’hui l’armée américaine est incapable d’imposer l’état de droit en Irak, et leur gestion laisse des régions entières sans électricité ni sources de revenus. L’US Army suit une politique de bunkérisation qui la coupe de la population. En ville, elle se replie autour de blindés ceinturés d’une large et double barrière de barbelés. Le GI ne vous parlera que de l’autre côté de ses barbelés, un casque vissé sur le crâne, le regard barré par une paire de Ray Ban, le doigt posé sur la détente de son M16. Y’a plus cordial pour reconstruire un pays exsangue. Conclusion irakienne implacable : « Merci de nous avoir débarrassé de Saddam, mais en trois mois vous avez été incapables de régler les trois problèmes que vous nous avez apporté : l’insécurité, l’absence d’électricité, le manque de travail. Laissez-nous maintenant gérer nos affaires entre nous. »

« Are you Ali Baba ? » Le héros des Mille et une Nuits est le personnage le plus célèbre de l’Irak post-Saddam. Les Ali Baba sont des voleurs, ainsi surnommés par les soldats américains incapables de prononcer le mot « Haramiyyeh » (voleurs). Le surnom a fait tâche d’huile, et d’un bout à l’autre de l’Irak vous entendrez parler d’Ali Baba. En lisant les journaux français on s’imagine que l’insécurité en Irak est dûe aux derniers partisans du régime déchu. L’Irakien craint davantage les voleurs, les bandits de grand chemin, détrousseurs, pilleurs, violeurs et autres tueurs, que les fedayyinnes, simples assassins d’Américains. Avant sa chute, Saddam a libéré des dizaines de milliers de criminels et détenus de droit commun. Ces types ont pris le contrôle de certains quartiers, de rues, et se sont armés. Ils pullulent en Mésopotamie. Ils ont commencé leurs méfaits en pillant les bâtiments publics, administrations, écoles, hôpitaux, ministères, banques, usines avant de les incendier. On dit que leurs chefs auraient été payés par des Koweïtiens se vengeant du pillage de l’émirat pétrolier en 1990-1991. Un ami bagdadien m’a fait un commentaire lapidaire en passant devant des dizaines de ministères : « Stolen and fired ». Les Ali Baba ont continué sur leur lancée. Une fois les ressources de l’Etat dans leurs poches, ils se sont attaqués au citoyen lambda.  Les chauffeurs de taxi de Bagdad portent aujourd’hui une arme sous leur chemise. Les habitants de Najaf, la grande ville chiite au sud de la capitale où repose le corps de l’imam Ali gendre du prophète, organisent des rondes de nuit pour protéger leur quartier. Un prêtre d’un petit village au nord de Mossoul fait des pieds et des mains pour obtenir un permis de port d’arme auprès des forces d’occupation. Détenir une arme est en effet interdit. Comment s’en sortir lorsque c’est la seule assurance antivol valable ? Et encore... Un policier me racontait s’être fait braqué sa voiture alors qu’il était au volant, en uniforme, l’arme à la ceinture. Certains quartiers de Bagdad sont le théâtre d’affrontements nocturnes à l’arme à feu comme à Batawyin. La rue est au cœur de la ville, parallèle à la rue Saadoun, celle au bout de laquelle nous avons vu la statue de Saddam s’effondrer. Une base américaine se trouve à une extrémité de l’artère, et un nid d’Ali Baba à l’autre bout. Malgré le couvre feu à 23 heures, les tirs d’armes automatiques et de blindés perforent la nuit, les nerfs et le sommeil de Bagdadiens libérés mais apeurés. Ils craignent pour leur vie de se déplacer. Faute de téléphone, les familles sont sans nouvelles des uns des autres depuis la fin du conflit.

L’électricité, « quahraba » en arabe, partage la vedette avec les Ali Baba. L’assonance nous a d’ailleurs valu un excellent moment d’ivresse, une nuit où la chaleur insupportable et l’alcool frelaté nous empêchait de rêver dans un hôtel de Batawyin, déjà cité. Poste de radio et bouteilles à la main, nous avons commencé entre amis un début de manifestation aux premières heures de la matinée, scandant un slogan choc « America, Ali Baba, Bedi Quahraba- Américains, Voleurs, Je veux de l’Electricité. » Voilà trois mois que les GI’s ont débarqué, voilà trois mois que la chaleur tape, voilà trois mois qu’on n’observe que le « ciel qui bleuit et le sable qui rougeoie » Or la température flirte avec les  40 à 50°C. Aussi, faute de courant, les ventilateurs et autres appareils d’air conditionné ne fonctionnent pas. Que dire de la situation des personnes âgées ou des enfants ? Dramatique. Elle reste insupportable pour les autres. Et que l’on ne me raconte pas que ces gens là sont habitués à la chaleur ! Ils sont surtout habitués à l’air frais l’été depuis de nombreuses années. A l’époque de Saddam, c’était Bagdad qui avait le moins de coupures de courant. Les autres villes souffraient davantage. A Mossoul par exemple chaque famille payait entre 4 et 6000 dinars (4$) par mois pour entretenir un générateur de courant. Aujourd’hui c’est l’inverse. Courtes coupures en province mais restriction draconienne à Bagdad. Il n’y a que 5 et 10 heures de courrant par jour. Si on fait attention à l’horaire de son apparition, l’électricité surgit juste avant le journal télévisé de Irak Média Network, la chaîne américaine pour l’Irak, et disparaît à la fin du film américain qui suit le journal. Les plus riches ont alors leur propre transformateur, les autres allument des bougies et vont se coucher. Saddam Hussein utilisait exactement la même méthode. Il donnait jusqu’à une semaine de courant d’affilée pour célébrer un anniversaire ou un déplacement officiel dans une province. Au début de cette guerre, des quartiers entiers ont été coupés d’eau et l’électricité pendant plusieurs jours par les  bombardements américains. C’est la guerre peut-on objecter. Mais maintenant c’est la paix, et rien n’a changé.

L’argent, « flouze », et son manque est le troisième problème majeur des Irakiens. Faute de sécurité, d’électricité, de confiance dans l’avenir, à cause des pillages et du reste, plus personne n’investit, ni offre de travail. Sans travail pas d’argent, comment vivre sans ressources ? Comment survivre ? L’Irak est un pays riche, en hommes, en matières premières et en industries de transformation, mais depuis 1980 la conjoncture n’a pas cessé de se détériorer. A cette époque un dinar irakien valait 3,33 USD. En 2003, c’est un dollar qui vaut 1500 dinars. Certains, plus astucieux -et surtout plus fortunés- ont compris l’avantage qu’ils avaient à tirer de l’absence de pouvoir central et de douane. Les antennes satellites sont importées massivement de Syrie et revendue à bas prix, des téléviseurs débarquent par bateaux entiers d’Asie pour une bouchée de pain, et surtout des voitures neuves ou d’occasion se déversent sur le marché irakien  depuis le port d’Aqaba en Jordanie. L’absence de taxes donne des prix très avantageux, une BMW de 1996, 100 000 Km à 5.000$, ça reste abordable. Même trafic depuis Doubaï, d’où rentraient cinq amis rencontrés à Bassorah. Ils avaient acheté dans les émirats des voitures climatisées pour 14.000$, revendues la semaine suivante à Bagdad 15 000$. Mais pour quelques commerçants privilégiés, il y a des millions de désoeuvrés. Personne n’embauche, personne n’achète, et ceux qui avaient réussi à épargner ont la malchance de voir la valeur nominale de leurs billets se déprécier de 30%.Les Ali Baba en braquant de nombreuses banques, ont raflé par camions entiers des billets de 10 000 dinars. L’arrivée sur le marché des changes de ces grosses coupures a provoqué un effondrement de la valeur du billet de 10 000, les changeurs refusant de l’acheter pour plus de 7 000 dinars de petites coupures. Ce coup du sort a achevé de démoraliser les petits épargnants qui connaissaient, eux, le prix de la sueur. Petite information pratique, c’est le billet de 250 dinars qui est le plus utilisé en Irak. Celui de 10 000 étant la très grosse coupure dont on ne se sert que pour éviter l’utilisation de sac plastique. Il faut en effet 400 billets de 250 dinars pour trouver la valeur de trois billets de 20€ ! Impossible d’emporter une telle masse sans sac. Les changeurs, de leur côté, plutôt que de tout recompter, préfèrent parfois peser leurs espèces sur une balance. Epargne dévalorisée, absence de travail, nombreuses bouches à nourrir… L’Irak est un pays désoeuvré qui ne demande qu’à travailler, et à oublier ces trente et quelques années de sacrifices.

Karim est communiste. Trois ou quatre camarades et lui ont investi l’immeuble des syndicats, à l’angle de la rue Rachid dans Bagdad.  Les 13 étages ont été complètement pillés par les Ali Baba, et eux tiennent une sorte de petite permanence dans une rue dévastée, sans passant. Il me raconte l’histoire de son parti, il me raconte son histoire. Le Parti Communiste Irakien est né en 1934, le premier dans un pays arabe. Il luttait pour les droits des travailleurs, pour l’égalité entre les sexes, pour les libertés politiques, pour des transports, des soins et l’école pour tous, un salaire correct… Revendications sociales « traditionnelles » d’un parti progressiste. Alors qu’il est enfant, Karim accompagne son oncle dans des meetings, manifestations, débats et conférences organisés par le P.C. Socialisation politique. Le parti Baas arrive au pouvoir au début des années 1960. A la fin de la décennie, Saddam noyaute le parti dont il prend le contrôle. C’est le début de la fin de la période démocratique. « En 1974, 15 000 communistes sont arrêtés, emprisonnés, puis tués. Quand on a vu ça, on a tous tenté de quitter l’Irak. Moi, je suis parti en Yougoslavie sous prétexte d’étudier, et mon oncle s’est envolé pour la Russie. » Temps de plomb à l’ombre du Baas. A son retour, Karim est emprisonné de 1989 à 1993, dans la prison Al Radwanje, réservée aux politiques. « Pendant cinq ans, j’ai été appelé par le numéro 1047 ou 1074,  enfermé dans une cellule de 60 cm sur 60 cm. » Il faut faire répéter ces détails absurdes, non pas pour comprendre, mais pour enregistrer les chiffres de la démesure, de la cruauté et du sadisme. Pauvre corps décharné d’un homme de 40 ans qui se meut en crabe, qui en paraît 60, et dont le visage émacié ne peut sourire que tristement. Cette histoire c’est une histoire qu’on entend d’un bout à l’autre de la Mésopotamie, au-delà des classes sociales, des appartenances religieuses, politiques ou tribales. Karim s’en est sorti car, dit-il, « J’étais un mauvais politique » Il précise un peu plus tard « Mon père  était très riche, il a payé 3.000.000  de dinars, avec lesquels il aurait pu construire 100 maisons. Ils m’ont relâché nu, sans vêtement. Les gens dans la rue me prenaient pour un fou. Mon père s’est occupé de moi, et j’ai cessé de fréquenter les cercles communistes clandestins » La voix s’est tue, le regard détourné. « Je ne peux pas te parler. Taisons-nous s’il te plaît. J’ai peur rien qu’à me souvenir. » Aujourd’hui c’est un homme seul dont les frères sont partis à l’étranger. Il apprend l’anglais à ses enfants, rêve de retourner à Belgrade, vivre une ancienne vie. Son camarade Abou Gharib raconte comment, après un an de prison, il devait être pendu, quand, en 1984, une amnistie générale l’a gracié. Il porte sur lui toute sa fortune, une chemise et un pantalon. Sa pauvreté n’a pas arrêté Ali Baba pour le détrousser des quelques dinars qu’un ami lui avait donnés. Cet ami porte un turban sur la tête, haut en couleur, belle barbe et sourire sympathique. Le physique du patriarche vigoureux sur lequel on peut s’appuyer. Il est passé à travers toutes les rafles et distribue aujourd’hui des tracts lors de ses promenades. Les photocopies sont rédigées comme des lettres ouvertes à Kofi Annan, demandant à l’ONU de relever l’Oncle Sam. Impossible de connaître la teneur des discussions internes au parti, ils disent être en contact avec Paul Bremer et l’administration américaine. « On l’a rencontré. Il a parlé, parlé, et finalement n'a rien dit ! … »

L’Irak, comme l’Iran, est un pays majoritairement chiite. Cette branche de l’Islam est apparue à l’occasion d’une guerre de succession après la mort du prophète. Les chiites ont reconnu la légitimité d’Ali, le gendre de Mahomet. A la différence des sunnites, ils ne rechignent pas à interpréter le Coran, ce qui donne beaucoup d’importance à leurs hommes de religion, ulémas et autres imams. L’Irak est l’un des deux pays chiite. La plus ancienne ville ralliée à Ali y est située, Koufa. Neuf des treize grands imams chiites sont enterrés entre le Tigre et l’Euphrate. Ali lui-même, le prince des croyants, repose à Nadjaf, au sud de Bagdad, tandis que son fils Hussein est à Karbala, où il est mort en martyr de la cause. Les chiites sont extrêmement traditionalistes dans leurs coutumes. Ils ont un respect du rite tout à fait fascinant. Les femmes sont voilées de noir de la tête aux pieds. Mon ami Dhaher, francophile émérite et jeune étudiant ouvert d’esprit, m’a très sérieusement expliqué qu’il n’acceptera pas que l’on puisse dérober ne serait-ce que le regard de sa cousine, lorsqu’il l’épousera. La gente féminine arbore la mode du «black package », sans sembler en souffrir. Lorsqu’ils se prosternent face à Dieu, les chiites le font sur un petit savon d’argile, pour se rappeler qu’ils sont poussière et qu’à la poussière ils retourneront. A Karbala encore, les hommes se frappent le torse et le dos pour exprimer la douleur persistante qu’ils éprouvent treize siècles après la mort d’Hussein. Ils avaient appelé à l’aide ce dernier, qui en y répondant s’était fait massacrer avec ses partisans par une armée ennemie. Les croyants d’aujourd’hui se souviennent de cet appel au secours comme d’une trahison. Il n’y a rien de plus émouvant que de voir de vieux hommes sangloter comme des enfants, en tournant autour du tombeau de l’imam. Ils le baisent et le caressent, se nouant un ruban vert en souvenir de leur prière et de leurs pleurs.

En pays chiite j’ai préféré tricher. Je me suis déguisé. Dix jours durant je me suis appelé « Ahmad al faransi » (le Français). Une barbe naissante a ombré mon visage, et des bijoux d’argent ornaient mes doigts. L’or est proscrit par le Coran, « Haram » (interdit religieux), l’argent est donc la marque des fidèles de Mohamed (Mahomet). Répondant à l’appel du muezzin, j’ai parcouru mausolées et mosquées, lieux saints et lieux de vie en baragouinant le peu d’arabe appris en Syrie. Avec beaucoup de sincérité sans chercher à tromper. Pour mieux découvrir, rencontrer, comprendre. Je n’ai pas été trahi. Je ne crois pas avoir trahi. Les Irakiens sont les champions de l’hospitalité. Peuple sans limite, sans réserve, c’est le pays de l’extrême avec l’autre, à la guerre comme à la maison. On ne dit pas « Fais comme chez toi » mais « Cette maison est la tienne. » Et ce mot n’est pas vain. Les chiites, après plus de trente ans de pouvoir et de dictature sunnite, après trente années de massacres et de répressions, ont un besoin d’expression, de parole, de connaissance et de partage démesuré à assouvir. Azm à Bagdad m’a donné ses larmes et ses rires de 26 ans, alors qu’il avait passé quatre longues années en prison. « Tu sais, me dit-il, un mois chez Saddam ce sont des années de vie qui s’envolent. » Comme à beaucoup d’autres, on lui donnerait dix ans de plus que son âge. Kazem, par qui j’ai craint un moment de me faire dépouiller, m’a offert à al-Qournah un morceau de l’arbre d’Adam. Geste qui m’a surpris et impressionné. En 1916, les Britanniques avaient essuyé une grave insurrection populaire lorsqu’un soldat de Sa Gracieuse Majesté avait tenté d’extraire un morceau d’écorce de cet arbre. Mohamed à Karbala m’a donné le gîte et le couvert, me parlant de sa loi et de ses rêves pour son pays. De ses rêves aussi à lui. Kassem et Bakr, jeune policier et « prêtre » du mausolée d’Ali à Nadjaf, m’ont présenté à tous les saints hommes de la ville, bousculant pèlerins et processions funéraires pour que je photographie le tombeau et son dôme. Me conduisant dans la salle de prière personnelle de l’imam Bakr al-Hakim, celui là même qui sera assassiné en août. La litanie continuerait sans fin tout au long de ce séjour irakien. N’ayez peur de rien si vous souhaitez vous balader là-bas. On vous arrêtera dans la rue pour vous dire : « Alors comme ça, tu es un touriste français ! Ecoute, c’est très dangereux pour toi en ce moment. Reste près de moi, je te montrerai tout ce que tu veux et plus encore. Tu seras en sécurité. »

Prier sur un tombeau relève avant tout du rite. La décoration intérieure est somptueuse, et pour l’écorce, le dôme, le minaret et l’horloge sont recouverts de lourdes plaques d’or qui scintillent à la tombée du jour. L’approche est saisissante. On parcourt un souk de bondieuseries, chapelets, images saintes et jus de fruits glacés. On s’arrête devant le haut mur d’enceinte qui entoure la mosquée, et on pénètre en passant la main sur un montant de porte en marbre. Frotter la paume contre son coeur, se passer l’effluve du bois sur le visage, baisant l’entrée sainte. Nous voici emportés dans un tourbillon de fidèles. La grande cour traversée, il faut déposer ses souliers à un guichet. Une dernière formalité avant de pénétrer dans la mosquée même, tourner ses mains vers le ciel en levant les yeux, pour psalmodier un verset du Coran, gravé sur le mur. Pied droit d’abord en entrant, le gauche sortira le premier. Pieds nus, se frayer un passage au milieu des corps courbés par la prière, des femmes assises à discuter, des pèlerins emportés par la beauté des lieux, leur grandeur, les feux des lustres, le cristal, le brillant des voûtes de porcelaine bleue, le molleton des tapis épais, les reflets de la cage d’argent autour de la quelle nous allons léviter. Le cercueil de l’imam est en effet protégé par une lourde cage d’argent. Dans un instant, nous nous pendrons à ses fastueux barreaux. Première pièce, un couloir où l’on répète un verset du Coran. Deuxième porte à baiser sans excès. Dans l’excès. On passe la paume que l’on porte immédiatement à son cœur, les yeux attirés par le tombeau du Très Grand Homme. Mes pieds ne m’appartiennent plus, ils sont flux dans le flot qui me happe. Mes mains ne sont plus miennes, s’accrochant à la grille pour ne pas la quitter, tourbillonner sans être éjecté par la marée humaine. Mes lèvres ne sont plus qu’un bout de chair et de peau parcourant dans une débauche de salive le mausolée d’argent de l’imam. Rythme des hommes en prière, des femmes et de leurs incertitudes. Un vieil homme se fraye un chemin « Allah Akbar ! » repris en cœur. Des religieux agiles recueillent les billets qu’on envoie de l’autre coté de la grille, nous remettant un ruban vert frotté sur le tombeau. Depuis un rideau tiré, une main de femme parfume le métal sur lequel les lèvres s’écrasent. Tornade de la foi et de l’excès, ivresse religieuse, barbes fleuries… On s’en va à reculons, heurtant dans la passion les croyants qui entrent, trébuchant sur un cercueil porté à bras le corps. Les amis du défunt promènent le corps mort une dernière fois autour de la tombe d’Ali, dans une ultime prière funéraire. A Nadjaf où est enterré le prince des croyants, un cimetière s’étend sur des dizaines, des dizaines, et peut être des centaines d’hectares. La plus grande nécropole sur terre. Tombes nues, sans nom ni numéro, écrasées par le soleil. Mur ocre couleur terre, bleu du ciel. 7777 plaques d’or brillent au loin, au-dessus de la tombe sur laquelle nous venons de nous recueillir. Ce sanctuaire, les américains ont voulu l’investir durant leur campagne d’Irak mais, ont du battre en retraite devant la masse compacte qui s’est dressée face à eux tel un bouclier humain leur barrant l’accès du site.

Le besoin de s’exprimer vire naturellement du religieux au politique. Opprimés politiquement pour des raisons religieuses, les chiites n’ont pas cessé de s’organiser tout au long de la dictature. Clandestinement ou officiellement, à l’intérieur, de l’Iran ou d’Occident. La scène politique irakienne est maintenant des plus vivantes. Le soir venu, on se retrouve dans la réception du grand hôtel de Nadjaf. Sur les routes du sud de nombreuses maisons arborent un drapeau vert, rouge, ou bleu, aux couleurs des partis en formation. Le hall d’entrée est tout en longueur, bordé de longues banquettes bleu roi, sur lesquelles on s’assoit en tailleur ou les pieds au sol. Un religieux est là, barbe fine mais fournie, djellaba, chapelet. Il boira de temps à autre un verre d’eau ou prendra un café. Le personnel de l’établissement dîne dans un coin. Il fait nuit, des hommes en armes sillonnent la ville pour la protéger. Un policier a garé sa voiture neuve, blanche et bleue, au dehors. Il attend près de la porte à battants. Le barbu, sec et nerveux, discourt. Deux hommes d’une trentaine d’années, chemisette et pantalon vert passé, l’approuvent d’un hochement de tête commun. L’un d’eux consulte son téléphone satellite discrètement. Une grosse berline américaine, blanche, années 1980, s’arrête. Quatre hommes en descendent. Le premier vêtu à l’occidentale, en bras de chemise et cravate rouge. Sans moustache. Un iranien suit, costume vert, cheveux blancs, avare de paroles. Il égrène son chapelet sans perdre un mot de la discussion. Le chauffeur et un sbire enfin. Le ton monte rapidement. Le type à l’occidentale s’emporte, le religieux aussi. Il reste assis. Il est chez lui, a l’avantage du terrain et des participants. On prend à partie le propriétaire de l’hôtel, les garçons. Le policier, impassible, se sert un verre d’eau glacée à la glacière. Un gros nounours se lève pesamment, et impose son mètre quatre-vingt-dix à la cravate rouge. Ambiance électrique. On parle sans s’écouter, on gesticule en frappant fort le point final. Scène furtive du retour d’un exilé dans le sillage des américains L’ambiance bouillante contraste avec la nuit de silence et d’ombre qui enveloppe la ville de vivants et de morts. La berline claque finalement la porte. Les. battants reviennent avec une brassée de chaleur nocturne. Dès 10 heures le lendemain matin des centaines de barbus encadrés sont dans la rue. Déversant dans le souk un flot de slogans et de pancartes. Revendications confessionnelles, manifestation contre la présence américaine. A la réception, des cars arrivés de Bagdad déversent une flopée d’hommes attachés-cases. Ce sont des juristes, venus de tout l’Irak pour discuter de la future constitution et des corps de lois du siècle nouveau. L’Irak est un chantier de reconstruction.

Au nord de l’Irak, Mossoul est bâti sur le site de la ville biblique de Ninive. Les remparts de Ninive (Ninawa en arabe) serpentent toujours au nord est de la ville, elle-même surplombée par le mausolée de Jonas. Le prophète Jonas avait été gardé trois jours dans le ventre d’un poisson, qui avait fini par le recracher sur le rivage du Liban. Dieu avait ensuite envoyé le prophète convertir les habitants du Nord de la Mésopotamie. Tous les ans, chrétiens et musulmans jeûnent trois jours en souvenir de  l’envoyé de Dieu-Allah. La rive sud de la ville est arabe musulmane, la nord est chrétienne ou kurde. Les juifs qui étaient nombreux ont fui la région après 1967. On trouve aussi des Yazzidi, secte connue sous le nom des adorateurs du Démon. Ils sont organisés en castes à l’indienne. S’ils adorent, en premier, Dieu, ils pratiquent aussi le culte de Taouss Malek, le roi paon. Cet ange a refusé de se prosterner devant l’homme comme lui ordonnait Dieu. « Je ne me prosternerai que devant Toi », avait-il déclaré. La campagne autour est très fertile, elle abrite de grandes plaines céréalières vallonnées le long du Tigre.

Au nord de Mossoul, avant les montagnes du Kurdistan, sont des villages chrétiens. Les chrétiens vivent entre eux et ont deux caractéristiques flagrantes : premièrement, ils sont tous cousins et se connaissent comme une grande famille ; deuxièmement, la plupart de la famille a émigré à l’étranger, Allemagne ou Etats-Unis majoritairement. Chaque verre partagé chez de nouveaux amis est l’occasion d’avoir des nouvelles de toute la famille. Ce coup de fil de l’aîné depuis un camp de réfugiés à Hambourg, cette fille en transit en Syrie qui rencontre des problèmes. Cet autre enfant en route pour la Russie puis la Pologne, après avoir payé 12 000 $ un bureau de passeurs à Bagdad. Jusqu’au petit dernier qu’on a appelé France à la naissance. Les chrétiens ne se disent pas Arabes, qualificatif réservé aux musulmans, mais Chaldéens, ou Assyriens. Plus simplement chrétiens. Et ces chrétiens vivent dans la hantise de leurs voisins. A Al Quosh, father Thomas pour les Américains ou Mufid pour les amis, craint, plus que tout la coexistence chrétiens-musulmans après Saddam. Mufid est un homme extrêmement sympathique de 31 ans. Entré dans les ordres pour la considération sociale qu’ils apportent, il est ouvert et généreux. Un Irakien. Strictement séparés du reste de la population, autoconfinés dans des « ghettos », les chrétiens vivent repliés sur eux-mêmes, victime de l’absence de réglementation intercommunautaire. De vastes troupeaux de moutons paissent ici, comptant jusqu’à plusieurs milliers de têtes. Ces campagnes de bergers sont folles d’histoires de vendettas entre chrétiens et musulmans, de crimes sans nom que ne renierait pas l’Ancien Testament. Toute la famille du père Thomas a émigré aux Etats Unis. Quand il est entré au monastère, il a décidé de mettre à contribution la diaspora. Au cours de nombreux voyages, il a fini par lever 80 000 $ avec lesquels il a bâti un orphelinat sur le terrain du couvent millénaire. 24 garçons chaldéens y habitent depuis 2001. Jusqu’en avril dernier, quand des policiers les questionnaient, les orphelins disaient être séminaristes, et non pas pensionnaires d’un orphelinat. Car ces institutions relevaient normalement de l’Etat baasiste. Aujourd’hui le monastère a d’excellents liens avec l’armée américaine qui finance travaux d’irrigation et air conditionné. Le monastère vit grâce au miel et au vin qu’il produit, ainsi que du produit des fermes dont il est propriétaire. Un couvent de dominicains français ayant formé de nombreux prêtres dans les années 70, les évêques d’aujourd’hui, séminaristes d’hier, parlent tous un excellent français. C’est par hasard que j’ai rencontré Shabaa, lui aussi ancien séminariste. Il m’a hébergé trois jours dans la grande maison familiale de son neveu. Demeure à l’arabe, elle abrite toutes les générations et plusieurs foyers y vivent en paix. Shabaa maîtrise le français à la perfection, et attend impatiemment que les entreprises françaises, pour lesquelles il travaillait dans les années 1980 reviennent en Irak apporter du travail. Les plans américains sont malheureusement tout autre : l’Irak aux alliés, et Dieu maudisse ces Français, empêcheurs de guerroyer en rond.

Le Kurdistan, une région à part en Irak. Son autonomie a été préservée par les zones d’exclusion aérienne garanties unilatéralement par les Américains et les Britanniques, aidés des Français dans un premier temps. C’est un pays où la monnaie est forte. Les billets sont imprimés en Suisse, ce qui leur vaut le surnom de Dinar suisse. Les voitures s’arrêtent au feu rouge, sans qu’il y ait de policier. Elles sont récentes et bien entretenues. Le paysage est magnifique, terre rouge de montagne, belles routes et vallées splendides. Cascades à la douceur desquelles on pique-nique en famille le vendredi. Pas de portraits du leader à tire larigot, ni drapeaux nationaux comme un 14 juillet en France. Pour cause, tant les divisions sont grandes entre UPK et PDK. Des hommes dans leurs costumes traditionnels, blancs, avec un foulard à la ceinture et un turban sur la tête. Un endroit à part. La première ville kurde au Nord de Mossoul est Douhok, dont le premier bâtiment en arrivant est un immense centre commercial. Pas un Auchan ou un Leclerc grand public, mais plutôt une vaste boutique de Duty Free sur deux étages, avec des serveuses maquillées et non voilées, un bureau de change et le dernier cri de la technologie. Au-dessus du centre commercial a été ouvert un parc d’attraction pour enfants, « Dream City. » Splendide. La Suisse ou le Liban. En questionnant, on est rapidement amusé. On est aussi consterné. Pour le moins surpris. Cet ensemble a été finance à 50% par Massoud Barzani, le chef kurde de l’Ouest et à 50% par Oudaï Hussein, le fils de Saddam ! Ennemis à la guerre, partenaires en affaires. Les jeunes Irakiens qui n’avaient jamais pu visiter le Kurdistan, y viennent maintenant entre amis pour voir ce que leur pays sera bientôt. Pas de richesse pétrolière chez les Kurdes, mais les juteuses retombées des nombreux trafics transfrontaliers qui ont proliféré entre l’Irak, la Syrie, la Turquie et l’Iran à l’époque de l’embargo.

Et du coté des ex ? De ceux qui ont profité ou qui étaient au service du régime qu’en est-il ? Un hôte chrétien m’expliquait son engagement dans le Baas. « Avec tous mes enfants à l’étranger, devenir baasiste c’était le minimum pour moi, si je ne voulais pas de problème. J’étais un tout petit, tu sais. Une kalachnikov tchèque pour la forme, une réunion de temps à autre et quelques périodes. Moi, je faisais ça pour mes enfants. Maintenant Saddam, c’est fini et je suis bien content. La politique ne m’intéresse pas. » Et le voilà de me sortir, mi-attendri mi-amusé, une radio à l’effigie de Saddam. « Je la garde quand même au cas où… On ne sait pas ce qu’il peut arriver. » Cet autre copain chiite qui finit sa thèse de physique moléculaire à l’université Saddam de Bagdad me tient un discours moins conciliateur. « Bien sûr que j’avais ma carte au Baas. J’étais bien forcé si je voulais étudier dans l’université d’élite du pays. Mais qu’est-ce que tu crois ? Tous les étudiants étaient forcés d’y adhérer, sans pour autant y aller. » Cet autre ancien policier chiite est le seul a avoir été incapable de répondre à la question culte que je posais « Qui préfères-tu ? Saddam ou les Ali Baba qui ont envahi tes rues ? » Il n’y a que deux sunnites et quelques types éprouvés par l’insécurité et l’absence d’électricité qui m’ont répondu « Saddam ! » Ce flic est le seul à avoir été incapable de choisir entre la peste et le choléra. Un autre type encore m’a marqué plus que d’autres. Je somnolais sur la banquette d’un bus quand j’ai senti qu’on m’observait. Je soulève une paupière, l’autre, et aperçois le passager de devant qui me fixe intensément. Son visage maigre est famélique, une longue barbe noire fait ressortir la prunelle charbon de ses yeux enfoncés, hagards. Des sourcils comme des promontoires, une coupe en brosse ébouriffée, un regard de tueur et un visage de fou en djellaba. Raspoutine incarné de l’ami Corto Maltese. Le fixer du regard à mon tour, sans peur ni amitié. Et ne plus le lâcher des yeux quand il se retourne vers moi. Par des petits gestes reprendre la main. Ça a fonctionné puisqu’il s’est même interposé entre des types qui voulaient me descendre du bus à une pause déjeuner dans la ville de Tikrit. Plutôt sympa de sa part, c’est la ville natale de Saddam, un nid de feddayyines. Il m’a ensuite raconté par bribes son histoire. C’est un ex de la garde républicaine, affecté à une unité blindée. Il s’est battu pendant quinze jour à Nassiryiah, où les combats avec l’artillerie américano-britannique ont été très durs. Puis il s’est fait arrêter par une patrouille britannique sur un camion volé. Il est resté emprisonné pendant trois mois et vient juste d’être relâché. Sur sa carte, il y a « déserteur ». Qui ne le serait pas ? Il dit avoir été traité comme un chien, qu’on lui a donné à peine de quoi manger trois fois par jour, mais que sa solde lui a été payée. Il partait alors dans le Nord, prévenir la famille d’un de ses copains encore en prison. Pour qu’ils ne continuent pas de s’inquiéter sans nouvelle.

Que tirer d’un tel voyage, de telles impressions au pays de Saddam, entre Tigre et Euphrate, dans un Etat d’anarchie et de peur, de rêves et de doutes ? L’espoir d’abord. L’espoir de cette jeunesse qui dit ne vivre que depuis trois mois, ne respirer et ne goûter la vie pleinement que depuis la chute du régime. L’attente ensuite, l’attente de jours meilleurs au regard des lendemains qui ne chantent pas – qui déchantent ?-- mais qui rient au moins. En trois mois de présence, les Américains n’ont rien apporté. Le mot démocratie est répété d’un bout à l’autre de la Mésopotamie. Mais qu’est-ce que cette idée pour un ventre vide, dans des nuits d’explosion et de feu, sans électricité, sans travail ni moyen de survie ? Le terreau de l’extrémisme ? Un tremplin à une guerre civile ?  La première de toutes les leçons pour l’avenir est que l’Irak est avant tout un pays fatigué, Taaban. Si les imams décrètent la guerre aux occupants, qui se sont coupés de la population, celle-ci prendra les armes à contrecœur. Certes elle les prendra, mais d’avoir trop versé de sang des décennies durant, elle n'y prendra ni plaisir ni jubilation. Elle s’armera avec l’exaspération au cœur et le sentiment du devoir. L’Irak serait comme un jardin qui cultive des fleurs très différentes. De l’arbre de Qurna aux fragiles pousses kurdes, en passant par une marée verte chiite, et des carrés confessionnels pleins de sensibilités et de codes. Sauver ce jardin est le défi américain. L’Oncle Sam a déjà trop montré sa capacité à être le roi de la jungle pour l’imaginer en bon jardinier. S’il n’a la main verte, il faut alors l’aider. Car l’Irak le mérite, le berceau de la civilisation le vaut. Et nous le lui devons. Au regard d’Hammourabi et de son code de loi, d’Haroun al Rachid et des Mille et une Nuits, de nos contrats commerciaux passés, de la confiance offerte, de l’espérance qu’à fait naître la victoire américaine. La carte du Moyen-Orient passe par la réussite ou l’échec de l’Amérique à reconstruire l’Irak. Or on ne reconstruit pas une civilisation sans amis. Ni confiance. Et si nous étions les amis ? Et si nous avions la confiance ? Ne traçons plus les frontières à la règle comme nous le faisions si bien. Il y a quatre-vingts ans les empires coloniaux se dessinaient à Londres ou à Paris. Ouvrons les yeux. Le monde change.