Alors nous y sommes allés sur le Golan, comme des charognards, comme les touristes d’Assad. Sans bourse délier. Témoins d’un conflit qui nous dépasse, manipulés comme des boucliers humains irakiens, comme des bombes humaines palestiniennes. Touristes syriens. Le plateau du Golan, zone de sécurité administrée par la République Arabe Syrienne, sous contrôle de l’ONU, s’ouvre au tourisme. Demander une autorisation de visite la veille. Dans ces mêmes bureaux où l’on vient prolonger son visa. Prendre un bus ensuite, s’éloigner à soixante kilomètres au sud de Damas, passer des check points où des gamins en uniforme enregistrent nos numéros de passeport, et se trouver seuls dans le bus. Tout le monde est descendu, il ne reste plus que nous, allemands et français, à vouloir visiter Kuneitra.

En 1967, Israël conquiert les territoires palestiniens de Cisjordanie et Gaza, le Sinaï égyptien, et le plateau du Golan, syrien. En 1973 la Syrie et l’Egypte lancent une guerre concertée le jour de Kippour. L’état-major israélien est surpris, les Syriens réoccupent le Golan. Puis l’Etat hébreu réagit, et arrive à 40 kilomètres de Damas. Un accord de cessez-le-feu est signé, la Syrie récupère 450 km2 du plateau,  mais pas tout le Golan, réserve en eau et observatoire stratégique du Proche-Orient. En 1974, Israël se retire en partie et pratique la politique de la terre brûlée, détruisant tout sur le chemin du retour, maisons, hôpitaux, lieux de culte. L’ONU s’installe entre les belligérants pour observer le respect du cessez le feu. Rien que de l’observation et rien d’autre que de l’observation pour les casques bleus ? D’un côté donc, la Syrie, de l’autre, les territoires syriens occupés par Israël, et au milieu les Nations Unies. Sur dix kilomètres en profondeur la zone est dite de sécurité, et sur les quelques centaines de mètres entre les barbelés c’est le no man’s land. Le point de focalisation des dizaines de milliers de soldats massés de chaque coté en arrière-plan. Ils ont mon âge, mes envies, écoutent de la musique comme moi, aiment comme moi. Ils prennent le risque de ne pas mourir comme moi. Eux, la kalachnikov ou l’uzi à la main. Moi, loin des drapeaux et du service militaire.

Ce n’est pas beau la guerre. Elle est laide cette ville. Triste de mort et de béton armé éventré, de maisons aplaties comme un soufflé qui n’aurait pas pris. Les églises et mosquées saccagées. L’hôpital mitraillé. La population décimée. Elle ne m’apprend rien cette ville musée, conservée en l’état pour montrer la sauvagerie bestiale de l’ennemi. Oublier les rêves et espoirs de paix. Sur l’hôpital, l’un des rares vestiges encore debout, on peut lire « Ici se trouvait l’hôpital de Kuneitra, transformé en cible par les roquettes de l’entité sioniste » Autant mon cœur avait battu à Mostar, à courir sur les ruines d’un champ de bataille, sur les fondations meurtries d’un nouveau pays, autant il reste froid ici. Serpent le long des pierres, glisser sous la multitude des fleurs bleues écloses. Comment être touché par un symbole de barbarie qui ne change rien aux choses, comment vouloir y croire encore si personne ne fait l’effort ? Comment y croire encore  si en m’arrêtant au retour sur la route de Damas, à l’endroit où St Paul « a rencontré le Christ », le soldat qui grille une clope en matant une fille me parle des roquettes et troupes qui nous entourent, les yeux pétillants ? Comment se laisser toucher, ne pas être cynique et détaché ? Comment dire que l’homme est un être des possibles, capable de souffrance et d’amour ?

Il y a un temps ou trop de souffrance tarit les larmes d’une mère,  où quand un jeune se fait sauter à la sortie d’un restaurant on crie « Bravo ! » et « Vengeance ! » Il y a un temps où, autorisé à visiter le Golan accompagné d’un flic en civil pour y voir les crispations d’une région, on dit « Stop ! » Où quand le responsable autrichien des casques bleus finit par se déplacer entre deux  bretzels et répond à toutes nos questions par un « Kein Kommentar ! » éloquent, on a envie de bourrer de coups son ventre énorme, de lui tortiller les moustaches, et de le faire parler. « Qu’est-ce que tu peux bien foutre ici depuis 30 ans ? » « Soutenir le processus de paix comme une corde un pendu », pourrait-il me répondre. L’ironie est facile, la réalité plus âpre. Il n’y a ni bien ni mal, ni victoire ni vengeance. N’y aurait-il rien, plus rien qui vaille la peine de rien ? S’allonger le soir sous un arbre, réciter des poèmes un verre à la main et les laisser s’entre-déchirer ? Se perdre dans les étoiles, fermer les yeux et rêver d’un monde meilleur pour oublier celui-ci ? Aux lecteurs de Samarcande, lequel des trois amis seriez vous ? Le tyran, le terroriste ou le lâche ? Ils sont beaux tous les trois, dans leurs principes et leur continuité…

En rentrant du Golan, en attendant l’Irak, je suis heureux de dire que nous sommes chanceux de vivre en France, aujourd’hui.