Visite chez le barbier pour Pâques. Cela fait quelques jours que j’en parlais. Abou Younes qui est particulièrement dégarni de la tête m’a expliqué qu’il avait lui aussi les cheveux longs quand il était jeune, et que ça ne l’a pas aidé à les conserver. Abou Ahmad veut m’y emmener de force chaque fois qu’on évoque le sujet. Je lui ai dit « Dès que j’ai mon appareil photo on y va ensemble » Il n’y a qu’Ahmad qui me demande de ne pas les couper « Que sera l’Aymeric que je connais  avec des cheveux de mouton ? » Vous savez peut être mon rapport passionnel avec les cheveux : vert, rouge, crête, longs, rasés… Je finis par trouver ces cheveux sales et si ma personnalité s’exprime avant tout dans mes cheveux alors il faut les couper. Pas question d’être une étiquette capillaire. J’ai donc été tiré par la main d’Abou Ahmad chez son coiffeur. Et mon cœur faisait des bonds sous mon polo. Deuxième fois que j’y vais en l’espace de deux longues années. Je n’ai pas une pilosité très nerveuse, il faut l’avouer. Abou Ahmad est hilare, et assure le reportage photo avec Ahmad. Toute la rue finit par entrer à tour de rôle dans la boutique. En particulier Ibrahim, dont le magasin de tapis est en face, et qui vient donner son mot à chaque coup de ciseau. « Mais je t’assure ce coiffeur est un pitre, pourquoi ne me laisses-tu pas te couper les cheveux moi-même ? » Et au coiffeur «  ce garçon est un âne, laisse moi te dire à quelle longueur lui tailler la tête, il ne sait pas ce qui est bon pour lui… » Je veux juste des cheveux courts. Ne plus me poser de question sur l’éventualité d’un coup de main dans les boucles. Ni au réveil, ni au coucher, et encore moins dans la journée. Il y a deux fauteuils dans la boutique, séparés par un vaste lavabo au-dessus duquel on se penche à la fin de la coupe pour un shampoing.

Le barbier entretient une barbe artistique de trois jours.  Tous les clients qui défilent sur le siège voisin sont eux aussi là pour leur barbe. Différentes longueurs, coupes, techniques. Sourires satisfaits et contents en sortant. Le siège est incliné de nature. On me recouvre d’une house verte camouflage, on m’asperge la tête à l’aide d’un vaporisateur. Dernier coup d’œil à mes cheveux plaqués à l’arrière. De face et de dos dans la cascade du jeu des miroirs. On ferme les yeux et Yallah. Sous la toile militaire j’égrène mon passe-temps nerveusement. Puis de plus en plus calmement. Il est huit heures moins cinq, la séance va durer une heure pile poil. Elle s’achèvera par une coupure du courant fréquente à Damas ces jours-ci. La touche finale de l’artiste est donc apportée à la lueur des bougies. C’est d’un charme fou je vous assure ! L’absence d’électricité a de plus le mérite de ne pas avoir une idée trop claire du résultat à la sortie. Le type coupe, coupe, coupe. Les mèches tombent, tombent, tombent les unes après les autres, il m’écorche avec ses ciseaux acérés. Je sens les frissons dans le cou au contact du rasoir sur ma nuque. L’avantage des coiffeurs syriens c’est qu’on peut y fumer, boire le thé et écouter de la musique en plaisantant tranquillement. Le cendrier est incrusté dans l’accoudoir droit du fauteuil. Il se remplit doucement. Après de nombreuses tergiversations avec tous ces gens qui savent mieux que moi ce que je veux.  Après ces âpres négociations, donc, je sors un peu abasourdi de l’échoppe, dans des « Naiman » généralisés.

Je ne sais toujours pas ce que signifie « Naiman » Tout ce que j’ai compris c’est que je dois y répondre « Allah yenaamam aleik », et que c’est l’usage après s’être confié aux mains du barbier. Effectivement je cherche maintenant mon visage chaque fois qu’il croise une glace sans le reconnaître, et porte le deuil des boucles qui battaient dans le désordre du vent, à l’arrière des motos et pick-up qui me servent de taxis en ballade. « Maalesh » (peu importe) c’est de l’histoire ancienne.