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n hussard au pas de charge.            

Branle-bas de combat à l’ambassade ce samedi : le Ministre est en déplacement à Damas. En tant que stagiaire la pénible mission de confectionner des dossiers de presse pour la délégation qui l’accompagne me revient. Adieu week-end béni. Tout le samedi, seul à l’ambassade, à tempêter contre la photocopieuse. Il y a plus réjouissant. « Secrétaire de luxe » me disait l’ami Yuri… De Villepin arrive d’Egypte vers 16 heures. Il a une heure et demie de retard et vient de prononcer un discours remarqué pour relancer le processus de paix au Proche-Orient. Qui écoute encore un ministre français ? Il fonce au palais présidentiel rencontrer Bachar al Assad. Pendant qu’une conférence de presse se prépare à l’hôtel Méridien. Il y a là toute la petite bande de l’ambassade et du consulat, cercle quasi familial et restreint. La consul, le colonel, les agents de sécurité, M. Glasman, le politique de la chancellerie… Au neuvième étage je retrouve Nada, ma boss, dépassée par cet événement qu’elle a pourtant fort bien organisé. Une dizaine de caméras, des dizaines de journalistes, deux ou trois équipes de France 2, presse française, libanaise, CNN, allemande. La totale. La Syrie est aujourd’hui dans le collimateur américain, mais aussi l’alliée de la France à l’ONU dans la fronde multilatéraliste. La rencontre Bachar-de Villepin suivie du point presse de Villepin-Al-Chareh est donc un hit du moment. Les deux ministres des Affaires étrangères se font prier. Une blague court pour expliquer le retard de de Villepin. Il se serait arrêté en rentrant du palais présidentiel saluer… Saddam Hussein caché à l’ambassade de Russie. On s’amuse comme on peut. Il y a Renaud Girard du Figaro, qui avait signé un papier remarquable  sur la route Bagdad-Damas. Ce type a le physique d’une tortue, un de ces animaux protohistoriques, avec son grand crâne et ses lèvres de cétacé. Un rire gêné qui disparaît. Plus disponible que la fois où nous étions rencontrés dans un bureau de l’ambassade. Il a quitté la France le 30 janvier et serait content de rentrer bientôt. La correspondante d’une radio allemande, rencontrée le premier jour de la guerre dans les manifs, est surprise de me trouver en costard. Le colonel me demande pour une énième fois la date du retour de vacances de mon coiffeur… Les services syriens sont une fois de plus discrets et intrigants à filmer longuement tous les participants. Rien ne leur échappe à ceux là.

Les caméras prennent position : les ministres arrivent. Ils doivent se frayer un passage à travers la meute des journalistes. Al-Chareh, puissance invitante, prend la parole le premier, puis de Villepin. Discours rodé. Première question d’un célèbre journal saoudien. Une autre de Renaud Girard. On ne traite que de la crise iraquienne. Urgence humanitaire d’un coté et escalade verbale de l’autre. Villepin explique que le temps est venu de prendre « sa canne et son chapeau de pèlerin pour faire le tour des pays de la région, et construire un dialogue qui conduira à la paix. » On pourrait lui rétorquer qu’après le soutien chiraquien de dernière minute à l’armée américaine c’est surtout le temps « d’avaler son chapeau. » Les relations bilatérales ont été sacrifiées dans l’introduction. Elle me semblent pourtant autrement plus fondatrices et importantes sur le long terme que ces positionnements de dupe sur la scène internationale. Premier accroc avec le correspondant de RFI qui demande des nouvelles des droits de l’homme, de  la démocratie et d’un journaliste emprisonné depuis décembre. Al-Chareh esquive « Bien sûr la Syrie a du retard dans la situation des Droits de l’Homme, mais le président Assad qui a commencé l’ouverture du pays il y a deux ans a été largement occupé par la situation régionale depuis » Les questions s’enchaînent. On en vient à l’anglais, et le ton jusque-là mesuré et calculé s’emballe. De Villepin a toujours le même discours rodé, sans originalité. Al-Chareh lui au contraire est excellent de spontanéité et de persuasion. On a toute la mentalité arabe en quelques mots « Israël doit savoir qu’il devra un jour payer ses manœuvres d’aujourd’hui… » Il compare la situation à 1938, et l’Amérique de Bush à l’Allemagne d’Hitler. De Villepin s’étouffe dans un rire coincé. Renaud Girard et d’autre le sentent, ils mènent la charge et demande avec insistance au Syrien à quand remontent ses derniers contacts avec les Etats Unis. Il ne reconnaîtra qu’une lettre de Powel, à la veille de la résolution n°1441. Il lui promettait que la résolution ne serait pas la porte ouverte à une intervention en l’Irak. Demi victoire pour la presse. La délégation s’en va dans un tourbillon de flashes et de questions à la levée. La salle se vide rapidement. Brève discussion avec la journaliste de CNN, à qui une mère française a appris la langue de Molière. On remarque les meilleurs à la fin, Glasman sert d’interprète à Girard avec un Syrien à l’écart, à priori plus bavard que son ministre. Chapeau messieurs.