La vie continue en Syrie, elle ne s’est pas arrêté avec le bruit démocratique des rangers chez les voisins. Si vous ne me croyez pas, voici une invitation à me suivre dans ma rue préférée. Le lieu de mes promenades favorites. En plein cœur de la vieille ville. Elle est parallèle à la « Via Recta », celle que les Romains avaient tracée droite d’un bout à l’autre des remparts voilà 2000 ans. Sur un plan on vous apprendra qu’elle s’appelle Al Qaimariah, moi je ne lui ai jamais connu d’autres noms que ceux des échoppes et cafés qui la bordent. J’habite à l’est de la ville, dans le quartier chrétien de Bab Touma, la porte de Thomas. C’est cette rue qui conduit à la Mosquée des Omeyyades. Treize siècles d’âge et quatrième lieu saint de l’Islam.

Tout au début de la rue, sur la gauche il y a une grande boulangerie. On s’arrête le long de la vitrine pour manger un croissant au chocolat ou au fromage. A moins de préférer les sièges déglingués du barbier. Ce n’est pas mon truc. La rue n’est pas trop large, quelques mètres. Elle s’évase en avançant, mais ses trottoirs restent étroits. Chaque boutique déborde largement sur la chaussée. Vélos, piétons, voitures, carrioles à cheval et tracteurs s’y croisent dans le bruit des klaxons et l’odeur des gaz. Peu importe. J’aime. De gros pavés noirs et lisses assurent au flâneur un pas assuré et confortable. Propice à tous les tours de tête. On ne sait pas où donner des yeux. Chaque maison est un appel à la curiosité. A la faveur d’une porte ouverte et refermée aussitôt, on devine les familles qui se reposent, des femmes préparant le repas, des enfants qui jouent dans une cour. Des amis qui prennent le thé. La rue vit. De sa belle vie. Atelier de mécano, réparateur de vélo, buanderie ou magasin d’antiquités pour les touristes qui viendraient s’y aventurer. On y trouve de tout. Mixité sociale absolue. En y repassant tous les jours pour le plaisir, on s’habitue aux visages, sourires et poignées de mains, rires et « Tafadal !» (Je t’en prie) hospitaliers. La rue est bruit, murmure et vent. Ce sont les grésillements d’une télé, les notes d’un poste de radio, des retrouvailles et des ruptures, haussements de ton et baisers amicaux à grands coups de « Habibi » (chéri). Le silence n’existe pas.

Au premier croisement, dans l’angle sur la gauche, un type prépare des pains ronds sur une plaque bombée, jusque tard dans la nuit. Il ne ferme qu’avec les derniers clients de la Moulayya et du café Al Baal. Ces deux endroits sont magiques, prisés par une jeunesse sage mais délurée, étudiante et sérieuse. Le café de la Moulayya a été ouvert par un artiste qui l’a décoré à son goût. Dans une vieille maison, forcément, où chaque coin évoque une ambiance différent. De la musique douce, orientale, y distille l’odeur fruitée du narguilé. On le fume à plusieurs, en sirotant un jus de fruits frais. Un hammam est posté en faction un peu plus loin en continuant sur la droite. Ses bandes de pierres horizontales noires et blanche le marquent du XIXme siècle. L’épaisseur de ses murs et la hauteur de son toit me rassurent, quand bien même il inquiéterait le passant surpris par la nuit. On continue. Avec, sans ralentir, une fenêtre à barreaux qui ouvre sur la cour d’une mosquée. Magique. Pierres noires, blanches, et ocre. XVIIIme siècle. Arbre verdoyant, salle de prière reposante rien qu’à la vue. Un havre de paix tourné vers Dieu au cœur du monde. Il y a encore ce type qui parle français. Il vend les bougies qu’il imagine et vous salue de la main. Un autre grave des Cd et les propose au chaland dans un assourdissement de Pop ou d’Oum Koulthoum. Un restaurant réputé, un tourneur, un sculpteur sur bois, des marchands de jean’s, de nombreux coiffeurs…  Tout le monde se connaît et s’apprécie. On se sait au pays d’Aladin. Ne manque que le vent du large pour y croiser Sindbad.

En continuant vers la mosquée arrêtez-vous chez le boulanger, à gauche. J’y suis arrivé un soir par hasard. Jour tombant, depuis une colline qui s’élève à côté. Douce et mystérieuse. Marche dans la direction du magasin d’Ibrahim, un marchand de tapis qui m’enseigne le « Tawilé », ou trictrac en français. C’est encore l’hiver, les boutiques se ferment. Dimanche soir. Premier jour de la semaine. On fait les comptes d’une journée ordinaire. Avant la guerre. En passant devant la vitrine fatiguée d’un boulanger des notes de Oud, luth, viennent me distraire. Un type avec une face de truand, chapeau autrichien sur la tête, chante des mélodies anciennes. Dans une langue oubliée. Quelques garçons sont assis là, les yeux à moitié clos, à moitié ouverts, et fredonnent des refrains graves. Légers. Une Robbaïyat d’Omar Khayyam achève de me séduire. « Passe le temps béni de ma jeunesse,- Pour oublier je me verse du vin. – Il est amer ? C’est ainsi qu’il me plait,- Cette amertume est le goût de ma vie. » Ahmad, un Egyptien, dort sous le comptoir. Il me traduit les plus jolies chansons d’amour que je n’ai jamais entendues. Mots simples et frustres. Le courant passe. Il y a Abdou, grand barbu. Nous avons le même âge et lui aussi pense à une fille loin de lui. Et puis Tarek, explosé par des pilules qui le font voyager. Et aussi Gayyath, au coeur d’enfant. Et encore Hussein, un gamin de province qui travaille ici. Et puis Abou Hamza, le gérant du restau à falafel d’à côté qui s’en va embrasser sa femme. Nous resterons de longues nuits à discuter, rire, partager un repas, un thé, dans une chambre ou à la chaleur du four, fumer sur une terrasse. A l’ombre de la Lune. Ils sont ma drogue quotidienne ces temps-ci. Ahmad surtout. Son histoire dépasse l’imagination. On en parlera une autre fois.

En continuant la rue on arrive à un décrochement que marquent de hautes colonnes romaines, vestiges du temple de Jupiter. Après une petite place la rue, se fait plus étroite, enfoncée et obscure. Sans qu’on s’en rende compte, la profondeur s’élargit subitement, une fontaine, où des chevaux viennent parfois se désaltérer, s’ouvre sur la gauche. Au bout, deux cafés se donnent la réplique, encadrant une esplanade ombragée. Des hommes fument la pipe à eau, cigarettes et boissons chaudes. Des Allemandes se reposent d’une journée touristique, des filles discutent tranquillement. Nous sommes arrivés à la mosquée. De grand murs d’enceinte la délimitent, les grosses pierres à la base sont romaines. Elles ont été consolidées par de plus petites, chrétiennes. Les fondations sont païennes, dédiées à Baal. Abou Ahmad m’emmène avec lui à la prière du vendredi. Pied droit pour entrer. Le gauche sera celui de la sortie. Comme il est connu ici nous laissons directement nos chaussures chez le garde, et faisons nos ablutions dans un bassin à l’opposé de cette porte. Puis on pénètre dans la salle de prière : gigantisme de la coupole, des tapis et de la décoration. L’imam prêche. Il parle et on l’écoute. Ses mots sont des ordres. A la fin du discours la prière peut commencer, rythmée par le verbe de Dieu, sa révélation, et par l’enseignement du prophète. « Allah Akbar ! » Une si belle phrase pour un mécréant. « Si tu cherches la vérité, tu la trouveras » me rassure un Tunisien.

Cette nuit encore « ma » rue retentira de nouveaux rires, les échoppes baisseront leurs rideaux de fer avec les étoiles, et les chats investiront la place. Seigneurs de la nuit. Ils feront l’amour sous le châssis d’un bagnole déglinguée, à l’ombre de la lune. Sous la protection d’Allah, loin du pas menaçant des noceurs. Ce soir encore je ne trouverai pas le sommeil avant d’avoir épuisé mon saoul d’amour et d’amitié.