Yazan[1] m’a convié à Notre-Dame de Damas pour participer à une rencontre de chrétiens syriens francophones autour d’un invité d’honneur,  français, qui développera un thème choisi la semaine précédente. Aujourd’hui « Dieu existe t-il ? » Nous sommes vendredi, le taxi musulman est soit complètement stupide, soit malhonnête, soit malintentionné. Il me conduit dans un quartier dont il a confondu le nom avec celui de l’église ; comme je m’énerve il me laisse à la porte d’une église qui bien sûr n’est pas la mienne. J’arrive donc passablement en retard à la réunion, alors qu’Aude finit sa présentation. C’est une lointaine prédécesseur au service de presse ; conquise par la Syrie, elle est revenue étudier à l’IFEAD. Yazan anime le débat doctement, distribuant la parole à chacun, insinuant, provocant, suscitant la participation de tous. Ce genre de thème est particulièrement sensible en Syrie, où le débat libre n’est pas toléré. Et encore moins en dehors d’un cadre officiel. Les participants sont triés sur le volet, pour qu’aucune fuite ne perle. Son argumentaire tourne autour des rapports qu’entretiennent les occidentaux avec la foi et leur incidence sur leurs actions, en comparaison de ce qui se fait en Syrie. Grosso modo « Ils se disent moins chrétiens ou croyants que nous, mais cela ne les empêche pas d’accomplir de bonnes actions et d’établir une frontière entre le bien et le mal après un cheminement personnel. Nous, en Syrie, nous  nous contentons d’affirmer notre foi et ses barrières sans parcourir le cheminement spirituel. Doit-on continuer de mépriser leur peu de foi  ? » Aude et moi sommes assaillis de questions, auxquelles nous tentons tant bien que mal de répondre, en général et en particulier tout en corrigeant les fautes de français et en leur apprenant de nouveaux mots pour exprimer leurs idées dans un français que ces Syriens maîtrisent remarquablement.

Chacun exprime enfin sa position, qui est débattue librement. Pour résumer : la pluspart d’entre eux ne se retrouvent pas dans l’Eglise, considèrent la foi comme une démarche personnelle et un peu obscure, où chacun choisit ce qu’il lui plaît, tout en reconnaissant le rôle éminemment social de l’institution religieuse en Syrie. Il y a une fille aisée très old school, « Je ne doute pas et les miracles de saints sont pour moi des preuves suffisantes de l’existence de Dieu. » Un étudiant en médecine est plus réaliste « J’aime cette image de Dieu traditionnelle. Je préfère y croire car je la trouve belle, quitte à ce que je me trompe et que je sois déçu. » Une fille délurée, qui parle à toute vitesse et brillamment, est un peu confuse « On ne trouve que des vieux dans les églises car la religion est une réponse à leur angoisse de la mort. Les églises sont des lieux l’où on s’ennuie, mais je crois quand même. Je vis ma foi par un doute énorme, à ma façon. » Et puis Yazan « J’ai beaucoup douté et en suis arrivé à l’évidence que la religion fixe des idéaux trop élevés pour l’être humain. D’un autre côté, je me sens bien dans certains endroits comme Deir Mar Moussa. Je me suis donc fait une petite religion au sein de la religion, avec des objectifs réalistes et chrétiens. » Je tente une ouverture-provoc qui ne passe pas, en exprimant mon sentiment de bien-être dans une mosquée, contrairement au malaise ressenti dans une église. Quand je leur demande à eux, ce pont entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman, comment expliquer mon sentiment, ils se braquent violemment contre l’Islam. Une religion sans liberté, ou celui qui déclare ne plus croire risque sa vie, tandis que la foi chrétienne est une philosophie de la liberté. Ecouter ce débat, cette soif de l’autre et du partage, est d’une richesse folle, merci et bravo Yazan ! 


[1] Voir Portraits, p.12