Se mettre au vert c’est en profiter pour visiter les merveilles du pays, comme le joyau du désert syrien : Palmyre. Pour un bref rappel historique, Palmyre fut une ville caravanière, taxant le commerce entre l’Orient et l’Occident, coincée entre Rome et Parthes au 2ème siècle après JC. La cité jouait l’un contre l’autre, chacun des deux empires ayant intérêt à ce que cette voie commerciale prospère en paix. La ville était une zone tampon commune. Le commerce y est alors florissant depuis quelques siècles déjà. Les caravanes qui s’y arrêtent lui donnent le surnom de « fiancée du désert. » Tout fonctionnait très bien jusqu’au jour où une femme, Zénobie, décida de changer la donne. Elle fait assassiner son mari pour prendre sa place à la tête de la ville, et décide de concurrencer l’empire de Rome à l’ouest. Pendant un bon moment elle y parvient magistralement, battant les légions romaines à plate couture, et sa propre monnaie à Alexandrie, en Egypte. Nous sommes en 271 après JC, l’empereur Aurélien décide de mettre bon ordre à cette fronde. Il mène une longue campagne contre la reine, et parade à travers Rome quelque temps plus tard, Zénobie attachée à son char par des chaînes d’or. Palmyre ne s’en est jamais remise. Aujourd’hui il ne reste de ce rêve que des ruines de sable, un défi au temps et à l’Empire.

Le site archéologique s’étend sur plusieurs hectares, traversé d’est en ouest par « la grande colonnade », qui relie le temple de Baal au temple funéraire. La plupart des bâtiments se sont écroulés, la plaine verte est un vaste amas de chapiteaux corinthiens aux feuilles d’acanthe et de piliers au repos. Position horizontale. Des chameliers et autres palefreniers louent leurs services pour se déplacer d’un endroit à un autre, des gamins vendent des cartes postales, les touristes ont déserté la place. Quelques cars de Syriens alimentent doucement une activité moribonde.  Et pourtant… Palmyre mérite le déplacement. Il faut marcher tête nue au soleil, prendre son temps pour escalader le moindre amas de pierre, dessiner mentalement le plan de la ville, imaginer les costumes des grands prêtres pendant la cérémonie, l’activité de la cité, l’arrivée des caravanes dans un nuage de poussière. Il faut dévoiler les femmes sur leurs frises d’éternité, négocier avec des bédouins pouilleux leur splendide trésor de pierres colorées, serties dans un argent noirci. Il faut venir ici pour gravir la colline qui mène à la citadelle mahométane, s’endormir sur le toit d’un temple, et tomber amoureux de Zénobie.

En s’éloignant de la ville vers le sud on arrive à la vallée mortuaire. Les palmyréniens enterraient leurs morts dans de grandes tours ou sous la terre, au fond d’un hypogée. Sur plusieurs étages les corps sont rangés les uns au dessus des autres, plafond peint, lourde porte de pierre, scènes de banquet, et portrait du mort taillé dans la pierre. Les traits sont graves, sévères, cheveux au vent pour les hommes, ou richement attachés chez les femmes. Il y a deux ans, en passant rapidement par le musée municipal, j’étais tombé dingue d’une de ces fresque de marbre. Souvent je me la rappelais, comme le rêve lointain d’un maîtresse disparue. Je me souvenais de traits fins, de cheveux libres et sans entrave. Position nonchalante, allongée sur une riche banquette, refusant une coupe de vin. C’était un doux souvenir que j’attendais avec impatience de retrouver. Je me suis trouvé devant la statue sans la reconnaître. Je savais que c’était elle mais ne ressentais rien. C’est en l’observant plus attentivement que j’ai remarqué que ses vêtement étaient ceux d’un homme ! S’attarder donc la prochaine fois que je tomberai amoureux, pour éviter d’être à nouveau pris sous le charme d’un palmyrénien mort voilà plus de 800 ans.

Le sentier menant des tombes au village est long, vert de la pluie tombée ces derniers temps, parsemée de petits morceaux de pierres cassées. Un bagne pour ruminants ! Un berger est paisiblement installé sur sa peau de bête, et surveille ses moutons avec un ami. Comme je les salue, ils m’appellent. Si le berger est muet, l’autre me fait comprendre qu’il serait content que je le photographie avec son troupeau. Bon si ça peut lui faire plaisir, y-a pas de raison. Chaque animal y passe, l’âne aussi. Le berger sous toutes ses coutures. Enchanté. Il a l’appareil numérique entre les mains, et réalise subitement alors qu’il cadre sa photo que s’imprime sur l’écran  le paysage autour. Le sol bouge avec ses mouvements de main, mes jambes marchent, l’âne lui sourit. Il n’en revient pas, et pars dans un grand rire de muet à la renverse « Heeeeeeeh… huuuuuuuh, hiiiiiiiiih » Jubilation. Heureusement qu’il y a des gens comme lui pour nous rappeler de temps à autres, la fatuité du monde dans lequel nous vivons, et sa sophistication. Merci le berger.  Son réflexe alors que je le quitte me rappelle aussi une autre vérité : c’est que le confort de notre monde et son mode de vie, centré autour de l’argent, pervertissent les populations autochtones que nous visitons. Toujours prêts à distribuer du fric en marge de notre quête des vestiges de l’histoire indigène. « Bakhchiche ? » Il y a des moments où j’en veux violemment à tous ces cars de touristes qui achètent le sourire des enfants à coup de piécettes. De stylos « Ben, Ben, Pen… ? » Qui se déplacent en pays soumis, voient l’autre à travers le prisme de leur album photo souvenir du retour, autour d’un whisky et d’un couscous entre amis. Réveillez vous bon sang ! Ne voyez-vous pas que le peuple algérien fête Chirac de bon cœur, comme on fête le retour d’un ami ? Ne voyez vous pas la fierté du peuple que vous méprisez, la focalisation néocoloniale de vos journalistes sur quelques cris pour des visas ?  Réveillez-vous je vous en prie. Et si vous ne voyez pas la réalité de vos cauchemars cessez de voyagez, et lisez Naba.[1]

Heureusement le coucher de soleil est magnifique. Apaisant. Disque rouge qui s’enfonce dans le désert, ruines noires se détachant sur des nuages d’or. Montagnes bleues, à la Cézanne Sainte-Victoire, chant du muezzin et cris du terrain de football proche.  La terre ne s’arrêterait-elle jamais de tourner ?


[1] René Naba, Du bougnoule au sauvageon, Voyage dans l’imaginaire collectif français, l’Harmattan, septembre 2002, 14€.