Dimanche 23 mars 2003 : la blatte.

La pression est montée tout au long de la journée. Depuis hier. Ahmad en qui j’ai toute confiance m’a dit de laisser tomber « I know that peoples from arabic government. Very bad peoples » Matthias, encore, qui m’appelle d’Allemagne, et Cécile de Russie, pour me dire son inquiétude et me conseiller la prudence. Ce matin, à peine arrivé, l’ambassadeur me demande de m’asseoir, ferme la porte et me rappelle les règles élémentaires de sécurité « Vous connaissez les aspects modernes et sympathiques de ce pays. Mais n’oubliez pas que vous êtes en Syrie » Les mels envoyés à l’ambassade ce week-end sont soit arrivés brouillés, soit restés bloqués sur un serveur syrien « En décrivant les manifestations, vous vous êtes mis en danger. Vous mettez par ailleurs en difficulté les destinataires. Que les Syriens n’aillent pas penser que vous êtes de la piscine…» Conclusion : deux bonnes semaines au vert préconisées par l’ambassadeur « Rapatriez votre ordinateur à l’ambassade, vos documents et votre appareil photo. Si vous sentez que vous êtes suivi ou qu’on a tenté d’entrer chez vous, prévenez-moi immédiatement, cela signifierait que vous êtes persona non grata. » Le retour à la réalité est dur. Archiver la bibliothèque, imprimer des dépêches me laisse froid. Nada le sent et Patrick Pascal m’invite à déjeuner avec elle au Cham Palace. Le japonais au dernier étage est fin, délicieux. La pastille ne passe pas. Je suis allé trop loin, comme un gamin incapable de maîtriser ses émotions et ses idées. Entraîné par le tourbillon de journées exceptionnelles. Si ce n’était que cela… Mais j’ai pris des risques avec la sécurité de mes nouveaux amis. Avec la vie et la jeunesse d’étudiants qui m’ont ouvert leur cœur, et à qui j’ai ouvert mon esprit. Les  Italiennes de la maison à côté me font coucou en partant à la marche du soir « Pauvre oiseau qui reste enfermé dans sa cage » Allez-y ! Mon cœur est auprès de vous. En rentrant de la manifestation, Xenia, ma coloc, avait parlé avec la fille de la cellule antiterroriste allemande. Elle lui a dit que nous allions amener de graves problèmes à ceux que nous approchions « Ces temps-ci deviennent très dangereux pour tout le monde. » Des échos sont arrivés dans la soirée. Moins de monde, parcours conventionnel type hier. Personne ne parle à la fin. J’ai le cœur déchiré, tempête océane. Ces espoirs de quelques jours, ces sourires, ces rires, ces discussions, cette souffrance pour rien. Cette liberté risquée, à cause de moi, d’un garçon de 17 ans. Impossible de le joindre pour le prévenir. Demain j’espère. Le téléphone sonne, je sursaute. En rentrant j’étais presque surpris de trouver mon ordinateur en place. Tout peut arriver en Syrie. Dans la rue je regarde si on ne me suit pas, change de bus et saute dans un taxi à la dernière minute. A quoi bon ? La paranoïa mène au gouffre. La ligne téléphonique grésille. Sur écoute ? Je n’ose pas surfer sur Internet, reste l’après midi à écrire au bord de la fenêtre. L’âme en vrac. La musique me sauvera ce soir. Au fond de l’échoppe d’un boulanger, à Quamarieh. Un joueur de luth à la gueule de truand, un sourire malin et une voix en or. Un vieil homme à demi fou sert du thé tandis que nous échangeons de longs regards avec Ahmad. Tous les deux à nous cacher, lui de tueurs italiens moi de regards inquisiteurs. La musique me prend, je contemple des bébés blattes courir dans les interstices du four. Je suis une blatte, un bébé blatte fou parmi d’autres bébés blattes qui courent après la vie. Thé cigarettes et chansons. On parle d’amour, de politique, d’Irak, de la vie… De la mort. Abdou m’offre un coquillage crabe au creux duquel j’entends le bruit des vagues. Tremblements incontrôlés en parlant d’idée folles tous les deux. Partir au loin. Là bas, dans ce pays dont tout le monde parle. Non pas compter les bombes, mais conter, lui, les morts américains, et moi ces vies gâchées. Et si Saddam était le Léonidas des temps modernes, Charles Martel devenu arabe ? Perdre la bataille militaire pour mieux emporter la victoire !