En préparation du conflit, les signaux du régime

Depuis mon arrivée une constante s’impose : l’immense popularité de la France et de Jacques Chirac en particulier. Ça ne s’arrête pas au chauffeur de taxi qui m’offre la course, ni aux multiples invitations et verres de thé. C’est aussi dans la presse. Chirac et Bachar s’appellant tous les mercredis/jeudis en moyenne, la une des journaux du lendemain est systématiquement consacrée à cette rencontre téléphonique, quand bien même Bachar aurait reçu la visite à Damas d’un envoyé du gouvernement britannique ou du ministre des affaires étrangères japonais. En contrepartie les arrestations et condamnations de militants politiques ne suscitent aucune réprobation de la part de la France, terre des droits de l’homme. Tout au moins dans l’espace médiatique, au vu des dépêches de l’Agence France Presse.

On assiste à un rapprochement syro-libanais qui est fortement critiqué par une partie de la presse libanaise. Le général Moustapha Tlass, ministre de la Défense syrien, s’est ainsi rendu par deux fois en un court laps de temps visiter ses troupes au Liban. Le fait marquant, c’est surtout que les Syriens, qui occupent le Liban, ne prennent même plus la peine de se déplacer à Beyrouth pour y organiser la vie publique. Au contraire, les personnalités libanaises se déplacent systématiquement à Damas y prendre leurs ordres. Quel est la raison de ces visites ? Vide politique à Beyrouth ? Remaniement ministériel ? Préparation d’un durcissement de la présence syrienne ? Même les maronites qui sont par nature les plus hostiles à la présence syrienne, se rapprochent de leurs maîtres. Le patriarche maronite Sfeir a ainsi salué la position syrienne et celle de Bachar en particulier sur la question irakienne. Vive satisfaction coté syrien. L’évêque maronite de Damas m’a de son côté confié  que ce geste « aurait du être réalisé depuis longtemps, ce qui nous aurait évité bien des désagréments. »

Quant à la vie damascène, dimanche dernier fut un jour étrange. Impossible de trouver un taxi en sortant du boulot, les servis (microbus, macro-taxis collectifs) sont eux aussi tous complets. Il régnait une ambiance étrange. Embouteillages spectaculaires, des centaines de gens au bord de la route attendaient un moyen de transport, levant les yeux au ciel au passage d’un hélico, tournant et retournant au dessus d’Abu Roumanieh, le quartier chic de la capitale. Le soleil frappait les visages puis se dissimulait derrière les nuages, dans un va-et-vient sporadique. Les flics tentaient de canaliser sans succès une circulation fleuve. Les taxis même vides ne s’arrêtaient plus, si non pour repartir au nez du client accourant. En rentrant à la maison j’ai eu le complément d’information. La fébrilité de la ville avait pour une raison simple une manifestation monstre. Ce matin un grand rassemblement populaire a eu lieu simultanément  à Beyrouth et à Damas : « La marche de la dignité syro-libanaise. » en hommage aux présidents Lahoud et Assad, en signe d’appui à leurs positions courageuses contre la guerre en Irak et leur soutien de la cause du peuple palestinien. Cet après-midi 100 000 Beyrouthins ont pris le chemin de Damas pour fusionner les deux manifs. En descendant de leurs bus, les Libanais se sont rendus sous les fenêtres du palais présidentiel syrien. On voyait à la télé une foule très nombreuse saluer un homme seul, grand, fin, souriant à un balcon. Bachar recevait l’allégeance de son peuple, au lendemain de celle de l’armée, à l’occasion du quarantième anniversaire de la « révolution nationale[1] ». Samir, mon logeur a préparé un barbecue sur le toit, poulet à volonté, dégusté devant la télé. Aujourd’hui est le dernier dimanche avant le carême. Il va jeûner pendant 40 jours et veut donc m’offrir l’arak[2] de l’amitié quand il est encore temps. Gaffe, l’arak monte vite à la tête après quelques semaines d’abstinence alcoolisée forcée.

Question politique intérieure syrienne, le discours de Bachar al-Assad devant l’assemblée fraîchement élue[3] clôt le reste d’espoir qu’avait fait naître son discours d’investiture il y a deux ans et demi. Il succédait alors à son père et avait prôné une ouverture qui avait conduit au « printemps de Damas. » Rapidement la société civile commençant à se réunir, à l’invitation tacite du président, a été brimée et réprimée par le pouvoir. On se souvenait pourtant encore aujourd’hui du discours d’investiture. Cette année Bachar prend le contre-pied de ses déclarations passées et durcit le ton. « Ceux qui croient être protégés par l’étranger pour critiquer le pays se trompent ». Ce qui confirme la thèse d’un copain travaillant sur la succession en Syrie à partir des paradigmes de la transition, puisqu’ il n’existe aucune théorie politique de la succession. Bachar qui succède à son père est en réalité tenu par « le groupe », la « famille », qui lui a permit de succéder. Faute de légitimité réelle, il a les mains liées par ces gens-là. Il rassure donc d’un côté le groupe avec une position dure, et de l’autre il travaille son manque de légitimité. Il se montre par ailleurs brillant lors de ses interventions publiques relayées par la télévision. Que ce soit à Charm al-Cheikh ou au Parlement, Bachar est un grand orateur, un rhéteur qui maîtrise la démonstration à merveille. Il gagne sur la scène internationale la crédibilité qui lui fait furieusement défaut sur la scène intérieure. On m’a raconté l’anéantissement et le respect de Libanais lors de son discours à l’occasion du dernier sommet arabe « Mais ce gamin est convaincant et séduisant ! » Cependant personne ne se fait d’illusion sur l’inéluctabilité de la guerre, ni n’en voit les conséquences.


[1] Le 8 mars 1963, un coup d’état conduit le parti Baas au pouvoir.

[2] Arak, à base d’anis,  boisson nationale en Syrie et au Proche-Orient

[3] Voir Voyage au cœur de la démocratie Alaouite, élections législative en Syrie, 6 mars, réflexions et impressions sur le vote en Syrie. p.5